Passage de flambeau d’une génération de drag-queens à une autre, Jolis jolis monstres est une plongée vertigineuse dans les Etats-Unis des années 80 à aujourd’hui. Nous avons rencontré Julien Dufresne-Lamy et lui avons posé quelques questions pour compléter notre lecture de son livre.

Jolis jolis monstres, ça raconte « trois décennies de la culture drag-queen à New York, à partir des années sida jusqu’à aujourd’hui, à travers deux narrateurs qui vont se rencontrer dès le début du livre, un peu par hasard dans une boîte de nuit et qui vont devenir la béquille l’un de l’autre pour continuer à écrire leur chemin. » James, jeune homme gay afro-américain, devient Lady Prudence dans les années 1980, elle se produit sur les scènes des clubs drags de la capitale américaine, elle fait la fête toute la nuit avec Keith Haring, Basquiat et tant d’autres noms qu’on a oubliés. Victor, lui, est un jeune père de famille, hétérosexuel, latino et ancien membre d’un gang. Et Jolis jolis monstres c’est leur conversation, c’est Lady Prudence qui raconte ses années de gloire, et Victor qui écoute, fasciné. C’est le récit d’un dialogue, empli de flashbacks. « Evidemment, le monde drag est le coeur de mon livre, mais je voulais aussi montrer un autre univers de l’Amérique avec les gangs, Los Angeles, une autre forme de misère. Victor n’a finalement rien d’un drag mais va le devenir parce que lui aussi cherche une place dans la vie.« 

L’identité a une place importante dans ce livre où tout l’enjeu est de trouver son identité. Au-delà d’une peinture du monde drag des années sida à aujourd’hui, c’est le cheminement de deux personnalités en création, à deux époques différentes et dans deux contextes différents, que Julien Dufresne-Lamy donne à voir. « Ecrire c’est une thérapie, et moi, malgré la variété des sujets de mes livres, ce qui me mobilise et qui est au coeur de ce livre, c’est le corps, l’identité, l’apprentissage. J’écris beaucoup sur l’adolescence. Et dans le milieu des drag-queens on ressent vraiment ce truc de se créer soi-même, de choper une voix, un corps, une personnalité. » Pauvreté, rejet de la société, drogue, assassinats… Ce sont finalement aux mêmes défis que font face James et Victor, et le monde drag joue le rôle d’un exutoire, une fête infinie.

« Ce sont des monstres mais elles sont magnifiques »

C’est une plongée dans le monde fascinant des clubs drags et des bals que nous propose Julien Dufresne-Lamy. On découvre avec plaisir et excitation la famille Xtravaganza, ses vogueuses et ses compétitions avec les autres familles. On se laisse embarquer avec plaisir à la suite de Lady Prudence, que ce soit dans sa colocation toujours animée, dans sa relation amoureuse passionnelle et tumultueuse, ou bien dans ses virées avec Lady Bunny et Vénus. Et la perspective intéressante qu’a pris l’auteur en créant ses deux personnages fictifs qui se marient si bien avec l’histoire de la culture drag, rend le tout très attachant : on se laisse prendre par la main par Lady Prudence qui, en même temps qu’elle raconte à Victor sa jeunesse, est un étendard pour cette contre-culture. « A l’origine, je voulais vraiment écrire une fiction, et puis quand j’ai commencé à écrire et à développer le personnage de Lady Prudence, j’ai rencontré des personnages qui m’ont réellement fasciné en faisant ma documentation, et je me suis dit que c’était trop bête de ne pas en faire des meilleures copines parce qu’elles avaient tout de personnages romanesques. Et à partir de là, j’ai pris conscience de l’importance de raconter leur histoire, celle de gens qui ont vécu, qui se sont battus, qui ont été opprimés, assassinés. Je me suis dit que je devais leur rendre hommage de la façon la plus juste possible et qu’il fallait qu’ils apparaissent dans le livre.« 

Et à côté de ce tourbillonnement, Julien Dufresne-Lamy ne nous cache pas le revers de la médaille : l’apparition du sida, l’incompréhension de cette maladie qu’on a appelé « cancer gay ». Lady Prudence assiste, impuissante, à la disparition de ses soeurs, de ses plus proches, et garder la face devient de plus en plus difficile. « A l’époque, c’était pire qu’un film d’horreur, qu’un scénario catastrophe. Je ne pouvais pas ne pas parler du sida en parlant des drag-queens des années 80 en sachant que ce sont des hommes homosexuels qui font la fête et qui couchent… Et c’était intéressant de comprendre que les drag-queens étaient à l’époque encore plus demandées sur scène parce qu’il y avait le sida, elles venaient divertir, faire oublier les ravages de cette maladie. » Et au deuil, s’ajoute la peur constante de tomber malade, de découvrir les symptomes des différentes phases de la maladie. En marge de la société, les drag-queens se retrouvent encore plus isolées, et Julien Dufresne-Lamy rend hommage à merveille à leur force, celle qui leur a permis de continuer leurs performances et de tenir le coup.

« Je veux être différente. Briser les conventions. Réunir les hommes et les femmes, les belles pédales et les beaux fils à papa. Dans mon numéro, je vais marier les refoulés, les touristes, les locaux, les malades. Faire des noeuds dans les genres. Les bisexuels, les lesbiennes et les trans. Eclater le binaire. Faire de l’identité une grande fête, avec mes paillettes, mes revendications et ma robe d’homosexuel. »
Extrait de Jolis jolis monstres, Julien Dufresne-Lamy

Et quand c’est au tour de Victor de parler, le rythme s’accélère, l’époque est différente, c’est désormais celle des shows télévisés, comme celui de RuPaul, qui rassemblent des millions de téléspectateurs. Les drag s’affichent, elles deviennent mainstream en quelque sorte, et c’est ce que James découvre à son tour au contact de Victor. « C’était important de montrer que le monde des drags avait changé. Elles sont passées d’une marge, d’un milieu un peu clandestin, un peu home-made, à un milieu plus professionnel aujourd’hui, rien n’est laissé au hasard. » De son écriture fluide et visuelle, Julien Dufresne-Lamy nous amène d’une époque à l’autre en un éclair, grâce à une chronologie éclatée, à des chapitres qui se suivent et ne se ressemblent pas. « Les drags ont toujours été les éléments les plus politiques de la communauté LGBT, elles sont dans le paraître, elles sont dans la revendication, elles montent sur scène et disent des choses. Elles gardent ce rôle-là mais elles sont aussi des amuseurs publics, ce qui peut être un peu gênant d’un point de vue extérieur, c’est un peu fétichisant.« 

On s’attache à James et Victor, on les imagine évoluer dans ce monde qui remet en question les attendus de virilité et de masculinité que la société impose à chaque homme dès sa naissance. Alors, à leur suite, cassons les carcans de l’identité et soyons qui nous voulons être. Parce que comme le dit si justement Julien Dufresne-Lamy, « c’est politique d’enfiler une perruque » !

« Jolis jolis monstres », Julien Dufresne-Lamy, Editions Belfond, 416 pages, 18€