Sous le patronage de ces divinités vouées à la vengeance, Julie Ruocco met en scène deux personnages aux vies éloignées que le destin va rassembler au beau milieu du chaos. 

Bérénice est archéologue. Cependant, au lieu de rassembler et protéger, elle trempe au milieu d’un trafic d’antiquités qui va la mener jusqu’en Syrie, sur les ruines de Palmyre. Mais ce voyage va rapidement prendre une autre tournure lorsqu’elle va recueillir une petite fille dans un camp de réfugiées, à l’insu de toute bonne conscience.

Asim quant à lui est Syrien, il vit les premières heures de la révolution comme un appel d’air nécessaire, il se laisse entraîner dans la joie et l’allégresse par sa sœur, Taym, fervente militante. Mais seule reste la destruction après ce court espoir.

Si Bérénice et Asim semblent bien loin l’un de l’autre, le conflit armé syrien ainsi que le désir de justice va les mettre sur le même chemin.

De la vengeance antique retrouvée

Julie Ruocco propose une réécriture de l’Orestie d’Eschyle, mythe fondateur de la justice moderne qui arrache la justice des mains des furies pour la mettre entre celles des hommes, qu’ils la possèdent ainsi, qu’elle ne soit plus subie et arbitraire. L’impunité des crimes commis sur le territoire syrien est pour l’auteure une version moderne des actes de ces déesses vengeresses. Il n’y a plus de justice, seulement un désir de vengeance et des actes arbitraires d’une violence inouïe. Ces actes sont décrit et incarnés par Asim et sa sœur Taym.

Pompier avant la guerre, Asim se retrouve à éteindre les flammes de la révolution. La furie des hommes emporte tout sur son passage, y compris la vie des survivants. Asim incarne ceux qui n’ont d’autre choix que de rester, qui sont témoins, qui documentent comme ils peuvent le quotidien dans un pays où tout n’est que ruines et flammes.

« Longer les crevasses des rues, creuser le béton en miettes, ausculter les murs à la recherche des blessés et ne déterrer que des fantômes. L’humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n’y avait personne pour leur venir en aide. »

Julie Ruocco décrit la Syrie à travers les yeux d’Asim, celui qui reste. Face à la candeur parfois dérangeante de Bérénice, Asim incarne ce pays laissé à la merci des hommes. L’auteure fait un travail de reporter, parfois un peu maladroit, de ce conflit armé, un devoir de mémoire et un hommage chirurgical.

Le chant de la révolution

C’est un récit résolument féministe, malgré quelques faux pas, qu’écrit Julie Ruocco. Elle donne vie à la quête de Bérénice, qui de femmes en femmes, de voix en voix, va trouver sa voie, elle qui semble s’être perdue. Taym, la sœur d’Asim, incarne cette justice perdue, elle qui documente, qui s’arme contre les bourreaux, cette avocate des droits bafoués. Lorsqu’Asim transmet le résultat des recherches à Bérénice, elle décide de continuer le travail commencé, à ses côtés. Ensemble, réunis par la petite fille qui accompagne désormais Bérénice, ils vont aider les réfugiés, écrire leur histoire et leur trouver un échappatoire, de cet enfer.

“Il était convaincu que redistribuer leurs noms ne revenaient pas à effacer leur existence. C’était au contraire un moyen de les honorer, d’entretenir une preuve vivante de leur passage. Il avait l’impression de tromper le destin en relançant les dés.”

D’horreur en horreur, les protagonistes vont jusqu’au Rojava, cette communauté autonome rejoindre les combattantes kurdes. C’est un nouvel idéal pour Bérénice, qui trouve un écho dans sa quête auprès de ces femmes. Grâce à elles, elle va comprendre ce qu’est la guerre, ce que représentent les combats perpétuels, dépassant ce qu’elle a appris et entendu au loin. Julie Ruocco dresse un portrait frappant des combattantes de la liberté, des premières femmes qui ont chanté lors de la révolution, un hommage à toutes celles qui se sont battues, à celles qui ont disparu, à celles qui continuent.

Furies est un premier roman placé sous le signe du devoir de mémoire, des luttes acharnées au nom de la liberté et de la justice. Julie Ruocco propose à travers deux parcours différents une lecture de la guerre syrienne, rendant hommage aux femmes de la révolution.

« Furies », Julie Ruocco, Editions Actes Sud, 288 pages, 20€