Enfant, jeune fille, puis femme, nous suivons toutes les époques de la vie de celle que Camille Laurens met au centre de ce nouveau roman, et les interrogations qui vont avec.

Laurence Barraqué naît à la fin des années 1950, dans une France bien différente de celle d’aujourd’hui. Son père voulait un fils, elle est malheureusement sa deuxième fille. Et ses parents lui feront bien sentir qu’elle n’est pas celle qu’ils auraient voulu qu’elle soit. Laurence est une fille, elle ne comprend pas véritablement la différence, mais les garçons lui sont un monde étranger, et elle doit se battre tout au long de sa vie pour exister à part entière, pour ne pas être décrite par ses rapports à ceux qui l’entourent. Elle s’interroge sans cesse sur ce que signifie être une fille, ce qu’on attend d’elle, avec un « je » qui nous fait entrer dans sa tête.

Une fille, plutôt qu’un enfant

Laurence grandit, et sous la si belle plume de Camille Laurens, nous raconte ses souvenirs d’enfants, ses jeux avec sa soeur aînée Claude, ses rapports avec ses parents. Et elle s’arrête sur un souvenir de vacances, qu’elle ne peut que narrer à la troisième personne, pour éloigner d’elle cette expérience : elle est agressée sexuellement par un grand-oncle, qui l’isole et abuse d’elle. Quand elle en parle à sa mère et sa grand-mère, aucune d’elle n’a l’air véritablement choqué, nous rappelant à quel point ces agressions sont malheureusement encore trop communes.

« Je la vois, dis-je. A travers le temps, je me reconnais en cette enfant comme dans un miroir, mais c’est à une autre que les choses arrivent, sinon je ne peux pas. (…) L’année de ses dix ans elle sera tout le temps malade, c’est l’année où sa peau se plaint, où son corps porte plainte.« 

Une expérience qui laissera des traces à la jeune Laurence, dans son rapport à la sexualité – sujet tabou dans sa famille, jusqu’à ce que son père lui délivre « la leçon de choses », une façon très maladroite de parler de sexualité à des adolescentes – ainsi que dans son rapport aux garçons. Comment se construire en tant que femme sous le regard méprisant d’un père et passif d’une mère ? Et comment avancer dans la vie quand on est chahutée d’une violence à une autre ? Parce que l’agression sexuelle dont elle est victime enfant n’est que la première d’une série qu’elle subira, et qui culminera notamment avec les violences obstétricales imposées par le médecin qui l’accouchera de son premier enfant, un garçon qui mourra à la naissance et dont elle ne pourra jamais complètement faire le deuil.

Féminin et normes

Les rapports entre filles et garçons sont un sujet très développé dans ce roman de Camille Laurens, dans la bouche d’une jeune fille qui ne cesse de s’interroger. Petite, elle voit la détresse de sa mère, malheureuse dans son couple, qui prend un amant, et elle assiste au dysfonctionnement de tous les couples autour d’elle. Laurence grandit dans une famille bourgeoise, où la valeur famille est au centre, où le père – qui ne montre pas d’affection à ses filles, et semble leur reprocher de ne pas être les garçons qu’il souhaitait tant – doit donner à la mère qui ne travaille pas l’argent dont elle a besoin pour ses loisirs.

Laurence a donc un rapport contrarié au féminin. Elle a intégré très tôt que ce n’était pas de bonne augure pour le reste de sa vie, qu’elle ne serait bonne qu’à suivre les règles qui lui seraient imposées par les hommes qui régissent la société. « Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot, en changeant de genre, devient mauvais.« 

L’écriture sensible, parfois pleine d’humour, mais toujours sans concession de Camille Laurens donne au personnage de Laurence une puissance et une honnêteté qui nous poussent, nous aussi qui la lisons, à nous interroger sur la place des femmes dans la société. Des réflexions qu’elle développe, enfant, à la femme et à la mère qu’elle devient, elle nous entraîne avec elle dans ce que signifie être une fille, puis une femme. « La perte de chance, ici et maintenant, c’est d’être quelqu’un qui ne choisit pas, qu’on manipule, le jouet d’un mensonge, l’objet d’une machination, l’enjeu d’un accord tacite, une personne dont le sort, la vie, le malheur et la joie se décident à côté d’elle, en dehors d’elle, malgré elle, chez les parents, les maîtres et les hommes. La perte de chance, tu vois, c’est d’être une fille.« 

« Fille », Camille Laurens, Editions Gallimard, 240 pages, 19,50€

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