Dans son nouveau roman, Maria Pourchet étale l’existence d’une femme et d’un homme, deux être perdus qui se rencontrent et se débattent avec leur vie et leurs relations. Entre adultère et solitude.

Laure est professeure de lettres à l’université, épouse et mère de deux filles. Alors qu’elle organise un colloque, elle rencontre Clément, banquier qui vit seul avec son chien. Tout les oppose, un monde les sépare. Mais iels s’accrochent l’un.e à l’autre, perdu.es et seul.es, et luttent : contre elleux-mêmes, contre l’autre, contre les autres, contre la société. Satire sociale du vide qui occupe souvent nos vies, Feu nous prend aux tripes et nous consume à la suite de ces deux (anti-)héro.ïnes, si éloigné.es, incapables de se comprendre – et empêché.es en elleux-mêmes. Comment fonctionner quand on voudrait tant sortir de ce qu’on est ? Comment interagir quand on ne peut comprendre ce qui nous entoure ? « Tu aurais voulu être elle et pas toi, toujours quelque part entre la dépendance et la rage.« 

L’adultère : la dernière des révoltes ?

Laure et Clément se revoient, se laissent aller à sortir d’un cadre du quotidien qui les enferme et les tue à petit feu. Mais comme s’il était déjà trop tard, ce sont deux individualités en perdition qui s’entrechoquent, deux voix au sujet faible. Et chacun.e compte sur l’autre pour sortir de soi-même. Laure, mère de famille, écrasée sous le poids des injonctions maternelles, se parle à elle-même. De ce « tu » que Maria Pourchet utilise dans la bouche de Laure, on comprend qu’il est une façon pour Laure d’accepter le pas de côté qu’elle est en train de faire, autant qu’une manière pour elle d’éloigner, autant que faire se peut, le jugement impitoyable qu’elle formule sur elle-même. Elle s’adresse à celle qu’elle a été, à celle qu’elle pourrait être, comme si elle observait ses actions depuis l’extérieur.

« Tu t’accroches à ce que tu gouvernes, qui te rassure et t’éteint. La famille. Si tu lâches, des gens meurent. Tu t’accroches aux meubles et à la répétition des rites, tu t’accroches à des mots. Chance, maison, vacances. Et plus tu en doutes, plus tu t’accroches, épuisée, adhésive et souriante.« 

Clément, lui, s’adresse à son chien – prénommé de façon un peu glauque Papa : il utilise un « tu » qui déshumanise, qui symbolise bien le peu d’estime qu’il a de lui-même en même temps que la solitude qui l’étreint. Coincé par la force de l’habitude dans un emploi dans lequel il ne voit aucun sens, et bien évidemment aussi par l’argent et le statut social qu’il lui permet de maintenir, Clément dépérit : quand sa boîte est déclassée, que leur AA provoque l’affolement de la Bourse, en partie par sa faute, il ne sait que ressentir. Et Laure est comme une bouffée d’air, une femme qui n’appartient pas à son monde, qui le sort de cette existence en haut des gratte-ciels, entouré de collègues et de client.es qu’il méprise tout autant que lui-même.

« C’est une femme avec des idées, je suis un homme avec un chien, je ne peux pas être partout. Je ne supporte que les fictions, elle a toujours la nostalgie de la vérité. Ses idées, c’est vivre, les miennes c’est attendre, un chien devant moi. Bref, vous voyez. »

Mais Laure n’est-elle finalement pas une bouffée toxique, le coup de trop porté par lui-même à un homme ayant déjà un genou à terre ?

La sauvagerie des corps comme dernier remède à la solitude

Laure et Clément sont finalement les archétypes de ce que produit cette société : des êtres qui ne font que chercher à prouver des choses, aux autres mais surtout à eux-mêmes, à celui ou celle qu’iels ont été, par éducation, celle de nos mères et de nos patrons. Mais iels pourraient être tout autres, ce qu’iels sont réellement importe finalement assez peu, semble soutenir Maria Pourchet. Iels sont les rejetons d’une société du désir, du contrôle et de la fausse retenue, du surjeu et de l’impossibilité à se laisser aller. Toute tentative pour s’en sortir les entraîne finalement plus bas encore sur la pente glissante qu’iels arpentent depuis bien longtemps.

« Tu jouis. Juste avant il a dit prends. Tu as pensé il adore ça, donner. Tu n’as rien compris mais tu as le temps. Pour l’instant, tu échanges avec lui quelques mots abrutis et des fluides salés tandis qu’au-delà des vitres opaques, l’Italie s’obstine à ne pas changer. Mais c’est elle qui a tort. »

Tandis que Laure essaye de penser à elle-même après avoir passé une vie entière à penser aux autres, elle ne peut s’extraire du jugement de sa mère – bien qu’elle ne soit désormais plus là pour en formuler – ou de sa fille Véra, adolescente sûre d’elle-même et de ses convictions, qui la ramène à une forme d’impuissance. Comment tenir ? Jusqu’où aller dans le mensonge et la trahison pour se sentir vivante à nouveau ? « Tu files vers la voiture, le ventre presque vide et une seule idée en tête. Une chienne s’émeut ta mère depuis la tombe et la haine de soi en héritage. Tu l’emmerdes. On pourrait te suivre, s’étonner de te voir démarrer au quart de tour, aller au cirque parée pour un rendez-vous. Tu roules vite et la poussière qui s’élève en fumée autour de la voiture t’efface de la surface de la Terre. Tu désertes. Anna s’éveille sûrement de sa sieste en réclamant tes bras. Rien à foutre. » Vivacité de la langue et langage cru sont les outils puissants de l’écriture que Maria Pourchet déploie tout au long de Feu.

Descente aux enfers d’une femme et d’un homme dans un monde où on peut exploser en plein vol sans que rien ne nous rattrape, Feu laisse un gout de sang dans la bouche et de malaise à l’estomac. Laure et Clément sont enfermé.es dans un monde qui regarde passer les gens, gesticulant, et les use jusqu’à la moelle avant de les jeter.

« Feu », Maria Pourchet, Editions Fayard, 360 pages, 20€