Avec Enfant de salaud, l’écrivain et journaliste Sorj Chalandon consacre un nouveau roman à la figure de son père. Il y raconte l’histoire d’un homme, mythomane qui a toute sa vie menti à son fils. D’abord grand résistant puis nazi auprès d’Hitler, le romancier part sur les traces de ses errances durant l’Occupation.

Après avoir publié un premier roman habité par la figure de son père, Profession du père, Sorj Chalandon y revient aujourd’hui avec Enfant de salaud. Qui est-il ? Qu’a-t-il fait sous l’occupation ? Dans ces pages, ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais bien deux. Klaus Barbie va devoir répondre de ses actes, le père aussi.

De résistant à Waffen-SS

“Ton père portait un uniforme allemand, tu es un enfant de salaud”, voilà la phrase que lui a rétorqué sans ménagement son grand-père lorsqu’il était enfant. Du passé de son père, il ne connaît que la résistance. Mythomane et compulsif, ce dernier a toute sa vie menti sur son passé durant la guerre et sa glorieuse résistance. Mais c’est après sa mort que l’auteur découvrira une toute autre réalité.

Profitant du confinement, Sorj Chalandon s’est décidé à lever le voile sur ce terrible passé. De ces révélations, trouvées dans le dossier judiciaire de son père, il a décidé d’en faire un roman, et non un simple récit. “J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne”.

Le père a fait la guerre, mais on ne sait pas laquelle. Ses déclarations varient sans cesse. Un jour résistant, le lendemain SS à Lyon, puis engagé par les Américains pour finir travailleur en Allemagne. Les faits, les lieux, les témoignages, tout se contredit et tout se mélange dans la bouche de cet homme dont les mensonges et les récits ont laissé le fils perdu.

Sur fond de procès public

Incapable d’y voir clair, et pour tenter d’élucider le mystère, Sorj Chalandon dénoue les fils de l’histoire. Et c’est tout naturellement qu’il juxtapose l’histoire de son père au procès de Klaus Barbie, procès qu’il avait alors couvert en 1987 pour le compte de Libération.

Au fil des pages, il joue sur la confrontation entre la grande histoire, l’abominable et l’horrifique, et la petite histoire, sinistre et percutante de son père. “Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu : tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.”

En même temps que s’ouvre le procès du criminel nazi, s’ouvre aussi celui du père. Et durant les sept semaines de procès, le fils attend et espère que son père s’effondre et se confesse. D’une sincérité émouvante, la mise en abîme pour le lecteur est profonde. A travers les mots de l’écrivain, on ressent toute la sensibilité et la pudeur, du cri de désespoir de ce fils tentant en vain de connaître la vérité. “Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la boue, sans traces, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité. Le salaud, c’est le père qui m’a trahi”.

Avec Enfant de salaud, Sorj Chalandon signe un nouveau roman percutant dans lequel il arrive une nouvelle fois à transformer “ses larmes en encre”. Un récit fort, pour un père à qui toujours, il aura tendu la main. 

« Enfant de salaud », Sorj Chalandon, Editions Grasset, 336 pages, 20,90 euros