Réelle Antigone au temps de l’Etat islamique, Embrasements est le roman des traumatismes familiaux, de ceux qui détruisent des générations et empoisonnent toutes les relations au sein d’une communauté.

Isma quitte Londres pour refaire sa vie aux Etats-Unis, où elle reprend ses études de sociologie qu’elle avait abandonnées pour s’occuper de ses frères et soeurs jumeaux à la mort de leur mère. Elle rencontre dans un café, Eamonn, fils d’un homme politique britannique que la famille d’Isma connaît bien. Ce qui semble être une rencontre fortuite entre deux jeunes gens entre qui quelque chose pourrait se passer, se transforme rapidement en tragédie qui permet de dénouer les fils du terrorisme, de l’immigration et de l’exclusion des musulmans britanniques, et des liens dans la communauté pakistanaise.

La force du roman de Kamila Shamsie réside ce qu’il ne dit pas dès le début. On se doute rapidement qu’Isma cache un secret – ou même plusieurs -, qu’elle entretient un lien compliqué avec les hommes de la famille, son père et son frère. La division du roman en grandes parties, chacune consacrée à un des personnages principaux – qui sont nombreux qui particulièrement bine construits – rapproche encore davantage le roman d’une tragédie grecque en cinq actes. Aux pensées d’Isma qui essaye de se reconstruire sur un autre continent, succèdent les sentiment d’Aneeka, sa soeur cadette, qui tente de survivre au départ de son frère jumeau. Kamila Shamsie nous offre aussi une plongée dans le coeur des hommes : Eamonn, jeune homme par qui tout le dévoilement passe et qui lutte contre les normes sociales imposées par la position de son père ; Parvaiz, le frère jumeau d’Aneeka, qui ne se sentait pas à sa place au Royaume-Uni et décide de partir ; et Karamat Lone, cet homme politique, père d’Eamonn, pour qui le lien communautaire est compliqué et qu’il voit parfois même comme un obstacle dans sa carrière politique.

Antigone au temps du djihad

Le rythme s’accélère au fur et à mesure du roman, quand on comprend que le père d’Isma, Aneeka et Parvaiz était un djihadiste, mort alors qu’il avait été fait prisonnier et très certainement torturé, et que c’est aussi la voie qu’a choisi Parvaiz. Il est déchirant de voir ces soeurs, encore une fois abandonnées par l’homme qui leur était le plus proche, devoir soutenir le regard des Britanniques, voilées et rejetées pour leur religion. Quand elles se disputent l’une avec l’autre sur l’attitude à adopter face à ce départ, la solitude de ces deux femmes devient à la limite du soutenable, et on ne peut que se dire que leur pays les a abandonnées pour les laisser affronter cela seules.

Les extraits de l’endoctrinement de Parvaiz sont particulièrement parlants, et on comprend sur quelles faiblesses les recruteurs jouent. Le traitement réservé par le Royaume-Uni à son immigration, en particulier musulmane, et l’intolérance dont ils sont victimes, sont encore plus flagrants quand on comprend que c’est ce sur quoi jouent ceux qui espèrent envoyer des jeunes hommes se former en Syrie. « Voilà donc ce que ça faisait d’appartenir à une nation qui maniait le sabre pour son peuple et qui affirmait que la soumission n’était pas la seule option. Quel shoot de plaisir pur, mon Dieu. » Et il n’y a pas de retour possible, même en cas de regrets, ce que va découvrir Aneeka dans sa chair quand elle va tout faire pour faire rentrer son frère : telle Antigone, elle va tout mettre en oeuvre pour retrouver son jumeau, le réhabiliter et retrouver une vie normale.

Embrasements est un roman puissant, avec des personnages riches que l’on aime regarder évoluer sous les regards des uns et des autres, au fil des « je » changeants des cinq grandes parties. Kamila Shamsie nous propose là un appel à la tolérance et à l’inclusion, pour éviter que des drames dont une famille entière a honte, ne servent encore de braises pour de la violence future.

« Embrasements », Kamila Shamsie (traduit de l’anglais par Eric Auzoux), Editions Actes Sud, 320 pages, 22,50€