Entre journalisme, police et justice, le roman policier de Bruce DeSilva brosse un portrait de la difficulté parfois à faire rimer sécurité et éthique quand il s’agit de criminalité. Une intrigue bien menée et bien écrite qui garde tout son suspense jusqu’à la dernière page.

Kwame Diggs a treize ans quand il poignarde à mort deux femmes et trois petites filles dans les années 1980. Il devient alors le plus jeune tueur en série de l’histoire des Etats-Unis. Une loi de l’Etat de Rhode Island dans lequel il est arrêté et incarcéré prévoit la libération des mineurs lorsqu’ils atteignent vingt-et-un ans, quels qu’aient été leurs crimes. Mais Kwame Diggs, lui, est toujours derrière les barreaux dix-huit ans plus tard, ce qui interroge la rédaction du Dispatch, le journal local, sur la légalité et la véracité des charges qui pèsent contre lui : il a été condamné à des années de prison supplémentaires pour possession de drogue et agressions sur des gardiens alors qu’il était en prison.

A la fin des années 1980, Mulligan, journaliste à la rubrique sport du Dispatch, se retrouve à couvrir les cinq meurtres qui émeuvent la ville de Providence. Et son rôle est même capital dans l’arrestation du meurtrier quelques années plus tard. Dura Lex est bien un polar quelque peu différent de ceux qu’on a l’habitude de lire : au bout d’un tiers du livre, le meurtrier, Kwame Diggs, est arrêté et condamné. Mais c’est là que commence la partie la plus intéressante du livre de Bruce DeSilva, celle où plusieurs journalistes luttent les uns contre les autres pour rétablir la vérité sur le maintien en prison de Kwame Diggs, mais aussi pour éviter qu’on offre une opportunité à ce tueur en série de récidiver.

Les journalistes, des enquêteurs comme les autres

Le récit qui s’étale sur deux périodes – celles des meurtres et de l’arrestation de Diggs, et ensuite celle de sa potentielle libération – permet de se rendre compte du dilemme éthique présenté aux journalistes : le lecteur a été témoin de l’horreur des meurtres de Diggs, et est convaincu de la nécessité de le garder sous les verrous. Conviction renforcée par l’irruption de pages issues des réflexions de Kwame Diggs, en italique, et qui permettent au lecteur une plongée dans la psychologie du meurtrier, son absence totale de regret et son besoin physique de recommencer. Débute alors pour les journalistes, ainsi que pour les lecteurs, un parcours du combattant. Mulligan, ayant obtenu entre-temps un prix Pulitzer pour l’une de ses enquêtes, luttera contre la jeunesse et la soif de justice de Mason, fils du propriétaire du journal, décidé à prouver que Kwame Diggs est victime d’un coup monté de la part de l’administration pénitentiaire.

Dura Lex devient donc le récit d’une lutte entre les pouvoirs en place et la morale de journalistes qui se battent pour continuer à être un contre-pouvoir. Les obstacles rencontrés, qu’ils soient administratifs ou humains, la question de l’image des plus hautes instances judiciaires qui sont élues démocratiquement aux Etats-Unis – ce qui peut parfois laisser planer le doute quant à leur indépendance – ne font que renforcer le besoin de médias qui soient impartiaux et qui se battent pour que la vérité prime. Le rôle de Mason, de Mulligan et de tous leurs collègues du Dispatch est prépondérant, ainsi que celui d’Iggy Rock, présentateur d’une émission radio très écoutée localement avec une grande influence sur l’opinion publique.

Le roman policier de Bruce DeSilva est décidément très réussi : entre l’ambiance lugubre d’un tueur en série ne s’en prenant qu’aux jeunes filles blondes et les questionnements sur la vérité et la justice, Dura Lex assure des frissons à ses lecteurs et un suspense qui dure jusqu’à la fin…

« Dura Lex », Bruce DeSilva, Editions Actes Sud/Actes Noirs, 448 pages, 23€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr