Plongée dans la culture inuite, De pierre et d’os est le roman de la banquise, de la spiritualité et de la nature. Bérangère Cournut nous entraîne à la suite d’une jeune femme, qui découvre la vie et nous touche. 

Sur la banquise, Uqsuralik doit survivre à l’hiver séparée de ses parents par une plaque qui s’est détachée. Elle marche, accompagnée de certains de ses chiens, à travers l’immensité blanche, chasse pour se nourrir, se construit des igloos pour ne pas mourrir de froid. Et parfois elle rencontre des camps et poursuit avec ses nouveaux compagnons pour quelques mois. Bérangère Cournut nous offre ici un roman fascinant sur un espace qu’on connaît peu mais qu’on ne se lasse pas de découvrir.

Blanc et immensité

La couleur qui domine dans De pierre et d’os est ce blanc à perte de vue, ce blanc rassurant pour Uqsuralik, le seul qu’elle connaisse. Elle est seule dans cet espace qui appartient à tous, où elle vit en accord avec les animaux qu’elle chasse en les respectant, seulement pour survivre. Les descriptions que nous offre Bérangère Cournut sont délicates et belles, même si le danger qu’encourt la jeune fille transparaît à chaque ligne. La première personne utilisée par Uqsuralik donne une subjectivité au récit, qui nous en rapproche.

L’histoire est entrecoupée de chants entonnés par les personnages que la jeune fille rencontre au cours de ses déambulations. Ils sont l’occasion d’instants de poésie pure, d’une spiritualité rare qui nous permet de nous éloigner de notre monde matériel pour entrer dans celui où les animaux ont des esprits, où les esprits des morts se réincarnent dans le corps des nouveaux-nés, et où la mémoire compte. Quand l’hiver s’annonce et que le froid et la nuit règnent, Uqsuralik et ses compagnons du moment organisent une fête où chacun chante, partage des histoires et mange. « Même si en cette saison la mort n’est jamais très loin, il est bon d’être ensemble et de rire au creux de la nuit. Nous savons qu’il a été des temps plus difficiles que ceux que nous vivons. Tandis qu’une femme dépose devant nous une nouvelle outre remplie de mattak, délicieuse peau de narval crue conservée dans l’huile, le mari de la fille aînée de Sauniq prend à son tour la parole.« 

Pouvoirs incommensurables des femmes

Uqsuralik fait preuve d’un courage sans limite, elle qui n’était qu’une adolescente quand elle est séparée de sa famille, et qu’on regarde devenir femme. Elle traverse des épreuves qu’on ne peut imaginer, en est réduite à mâcher la peau de ses bottes pendant les périodes de famine hivernale ou à marcher des heures durant dans le froid polaire. Mais elle doit aussi survivre à ce qui semble universel et commun à tous les hommes : la violence. Elle est violée par un homme, doit faire face à la jalousie de ceux qui chassent moins bien qu’elle. Et la première personne utilisée pour nous raconter ces épreuves nous émeut. « Il me faut simplement trouver une faille d’où je puisse me jeter. Se donner la mort est une chose tout à fait ordinaire, je me demande pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt. Sans doute parce que je ne dépendais de personne, et que je n’étais pas encore coupée en deux par le milieu. Etre un poids pour la banquise, c’est une chose; être un poids pour soi-même et le groupe, c’en est une autre – qui n’est pas souhaitable.« 

Les femmes qui entourent Uqsuralik sont fortes. Elles sont des modèles pour cette jeune fille qui n’a plus de famille. Sa mère adoptive, chamane, la soutient quand elle est enceinte et que le père a disparu, elle l’aide à surmonter toutes les difficultés de cette nouvelle vie. Avec elle, nous apprenons tout des rites de passages, de la spiritualité si riche des Inuits, et nous nous attachons à ces deux femmes si fascinantes. Uqsuralik, ourse et hermine, nous marque d’une sensibilité au monde qu’on ne peut oublier et dont on veut s’inspirer plus vivre une vie plus simple et proche de la nature.

De pierre et d’os est un roman détonnant, où spiritualité et survie se côtoient et s’acceptent, où la mort n’est qu’un passage vers un autre moment de la vie. Bérangère Cournut nous fait entrer dans le monde inuit, et nous accroche jusqu’à la dernière page.

« De pierre et d’os », Bérangère Cournut, Editions Le Tripode, 219 pages, 19€