Des adolescentes à qui l’on promettait des bourses pour réaliser leurs rêves mais qu’on enfermait dans un système de prédation pédocriminel. Voilà le sujet du dernier roman passionnant de Lola Lafon.

En 1984, Cléo a treize ans et rêve de devenir danseuse. Elle est approchée par une femme qui assure pouvoir l’aider grâce à la bourse d’une fondation, qui lui permettra d’entrer dans les plus grandes écoles sans que ses parents, d’origine sociale modeste, n’ait à payer quoi que ce soit. Une opportunité inespérée pour cette petite fille qui n’en revient pas d’avoir été « repérée » par cette belle femme. Seulement, Cléo pressent rapidement – plus qu’elle ne le comprend réellement – que quelque chose ne va pas quand, lors d’un déjeuner où elle devait faire bonne impression sur les « jurés » qui décideraient ou non de lui attribuer une bourse, elle est victime de ce que l’on comprend être une agression sexuelle. Elle, ainsi que les deux autres adolescentes présentes ce jour-là. Et même si elle ne met pas les mots dessus, elle sait que ce n’est pas normal, et qu’elles ne sont pas les seules. Cléo vient de mettre les pieds dans un réseau pédocriminel, qui la fera se sentir plus coupable que victime.

Innocence brisée

« Cléo, treize ans, sept mois, était envahie de ce monologue connue d’elle seule, dès lors que les bruits du quotidien cessaient, les volets fermés, ses parents couchés : le manège grinçant d’une ferraille de mots sans personne pour y mettre fin, personne pour reprendre le récit à zéro et examiner posément les faits, l’absoudre ou alors la condamner. » Alors quand Cléo n’obtient pas la bourse, et qu’on lui propose d’aider à recruter d’autres filles, elle accepte. Du haut de ses treize ans, l’adolescente va promettre à d’autres ce dont elle rêvait quelques mois plus tôt, tout en sachant parfaitement dans quoi elle les embarque. De sa plume douce et précise, Lola Lafon nous rend Cléo proche, et ses décisions innocentes insoutenables.

Après cette première partie déjà très douloureuse à lire, l’autrice parcourt la vie de Cléo et nous raconte différentes périodes de son existence à travers les yeux de celles et ceux qu’elle rencontre : le lycée, ses années sur les plateaux télé de Drucker ou dans un cabaret. Cléo n’est plus sujet, mais simplement objet principal du récit de ceux qu’elle a connu et qui ont tenté, un jour, de la saisir. Elle a traversé sa vie comme passagère, se laissant porter, comme détruite de l’intérieur, rongée par ce que nous savons être de la culpabilité, de l’incompréhension et de la solitude. Elle a perdu toute identité et ne peut se raconter qu’à travers d’autres. D’autres qui ne feront que passer dans sa vie mais à qui elle laissera un souvenir plus qu’indélébile.

« La solitude des trahisons »

Et à travers ces différentes époques, Lola Lafon nous raconte un pan de l’histoire française des années 1990 et 2000 : la libération sexuelle, la lutte des classes, un certain aspect du monde de l’art et du spectacle. Chavirer, c’est la rencontre entre cette femme, d’une certaine façon bloquée à ses treize ans, l’année la plus longue de sa vie, qui n’en finit pas, et le monde extérieur, en mouvement constant. Une femme à qui on a enlevé le gouvernail trop tôt et qui ne peut que se laisser dériver, spectatrice coupable de sa vie. « Cléo qui venait de fêter ses vingt-sept ans, sept de plus que Lara, était une môme. Qui pouffait lorsqu’elle prononçait le mot « chatte ». Qui faisait des paris stupides : chiche qu’elle demanderait une « braguette » à la boulangerie. Qui était incapable de prévoir ce qu’elle allait faire cet été, c’était « trop loin ». » Cléo, au corps qu’on n’a pas respecté alors qu’elle était petite, et qui lui impose désormais toutes sortes de choses. Un corps qui donne aussi à Lola Lafon l’opportunité de réfléchir à la place des femmes dans la société, à ce qu’on fait de leurs corps et de l’image qu’ils renvoient. Des interrogations qui agitent encore aujourd’hui le mouvement féministe, et qui sont représentées par le passage de Cléo par le monde des revues. Et des questionnements que l’autrice intègre à des réflexions plus larges sur le monde de la danse, sur les corps qu’on met en valeur, et ceux qu’on refuse.

« Cléo avait affirmé ne pas avoir de souvenirs d’enfance : elle en possédait tout un tiroir maintenant grand ouvert à Lara, rempli de mots hachés, de mots salis, d’angoisses nocturnes et de honte. » Quand Cléo réussit à s’ouvrir et à raconter ce qu’elle a vécu, c’est avec difficulté et distance – et sans jamais véritablement accepter le statut de victime, ce qu’elle est pourtant. Lola Lafon montre à merveille les tabous familiaux qui entourent la pédocriminalité et qui empêchent, même de nombreuses années plus tard, d’en parler. Par refus de les aborder, les familles effacent parfois les événements, et laissent seules des petites filles qui ne peuvent pas mettre de mots sur ce qui leur arrive. Et Cléo s’enferme dans la culpabilité d’une fille de treize ans, innocente et naïve, qui pense avoir trahi les autres en les ayant entraînées dans le piège.

Avec Chavirer, livre bouleversant mais nécessaire dans une société où les victimes de pédocriminalité peinent encore à se faire entendre, Lola Lafon expose les conséquences de ces réseaux sur des petites filles qui ne peuvent plus se construire. Un livre politique, aussi bien que personnel, pour réfléchir à la parole des femmes.

« Chavirer », Lola Lafon, Editions Actes Sud, 352 pages, 20,50€

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