Dans Ce que je ne veux pas savoir, Le Coût de la vie et Etat des lieux, Deborah Levy revient sur sa vie, elle analyse brillamment sa jeunesse, ses espoirs avec un féminisme incisif et juste.

Les deux premiers opus de ce triptyque de l’autrice d’origine sud-africaine se penchent d’abord sur son enfance, puis sur sa vie après son divorce. Elle dissèque ses relations, ses rêves d’enfant dans un pays balayé par l’apartheid, puis Londres, la vie d’adulte et sa carrière d’autrice et de dramaturge.

Deborah Levy nous invite, dans cette anthologie rassemblée dans un somptueux coffret, à la suivre dans ses réflexions sur les conditions de la femme, sur ses convictions et sur ce qu’elle a appris de cette place que les femmes occupent dans la société.

Etre au monde

Ce que je ne veux pas savoir s’ouvre sur la disparition du père de Deborah Levy, homme militant de l’ANC, dans un pays où la liberté d’expression n’est pas encouragée. Il y a ce père absent, cette tante riche chez qui sa mère l’envoie, cette cousine plus âgée qui lui enseignera qu’une femme doit parler fort puisqu’elles ne sont jamais écoutées. C’est aussi un récit d’exil, celui de la famille de Deborah en Angleterre après la libération de son père. L’exil et la liberté, comme celle que l’autrice tente de rendre à la perruche en cage de sa tante.

« Je ne veux rien savoir de mes autres souvenirs d’Afrique du Sud. Quand je suis arrivée au Royaume-Uni, ce que je voulais, c’était de nouveaux souvenirs. »

Réfugiée dans un hôtel à Majorque, Deborah Levy tire le fil de ses souvenirs. Marquée par les lieux qui façonne son exil et sa volonté profonde, quand elle est adolescente, de devenir écrivain. Elle fait écho à ses idoles, Marguerite Duras et Virginia Woolf dont les mots se mêlent aux siens dans le récit.

C’est doux et amer, elle décrit avec précision ses états d’âmes à chaque période qu’elle évoque, rendant l’expérience de la lecture encore plus sensible. Un travail introspectif qu’on retrouve dans les deux livres, dans cet hôtel à Majorque, puis dans la cabane de jardin de son ami où Deborah a installé son bureau.

Elle entame une réflexion féministe, très intense, sur la place des femmes dans la société et la façon dont on les conditionne à mesure qu’elles grandissent : être enfant, adolescente puis adulte et parfois mère.

« Nous devions être des Femmes Modernes et Fortes tout en étant soumises à toutes sortes d’humiliations, tant économiques que domestiques. »

« Ce que je ne veux pas savoir », Deborah Levy (traduit par Céline Leroy), Editions du Sous-Sol, 144 pages, 16,50€

Œuvre féministe

Dans Le Coût de la vie, elle explore sa vie de femme après son divorce. Ce qu’elle décrit dans ce récit n’est pas tant le divorce mais plutôt l’impulsion à ne pas regarder en arrière et à avancer. A l’image de son vélo électrique qu’elle traîne sur la colline pour rentrer chez elle, Deborah Levy tracte avec elle ce qu’induit le fait d’être une femme de 50 ans, divorcée à notre époque. Ce coût de la vie, c’est celui de la liberté, celui d’être une femme libre avec ses convictions, ses valeurs et ses envies, celles qui ne sont pas dictées et imposées aux femmes.

« Si l’épouse et la mère a été fécondée par la société, elle joue le rôle de l’épouse et de la mère pour tout le monde […] Ne pas se sentir chez elle dans sa propre maison est le début du grand récit crée par la société et du malaise féminin. »

Elle interroge ses désirs et ses convictions à l’aube de cette nouvelle vie. Elle remet en cause dans cette cabane de jardin qui devient son bureau cette injonction faite aux femmes de fonder un foyer et une famille. Mais est-ce vraiment de ça que Deborah Levy avait envie ? Cette introspection lui permet de mettre en perspective toutes ces normes qu’on impose aux femmes.

« Il est si mystérieux de vouloir supprimer les femmes. […]  Je devais juste survivre à toutes ces pertes et m’inventer des rituels pour les commémorer. »

Avec sa voix singulière et ses paradoxes, Deborah Levy pose des mots sur les maux des femmes. Face à cette farouche liberté qu’elle veut acquérir, elle décrit aussi les fardeaux du quotidien, les douleurs et les épreuves auxquelles on ne peut se soustraire.

« Peut-être que la féminité, ainsi qu’on me l’avait appris, était arrivée à son terme. La féminité, en tant que personnalité culturelle, n’exprimait plus rien pour moi. Il était évident que la féminité, telle qu’elle était écrite par les hommes et jouée par les femmes, était le fantôme épuisé qui continuait de hanter le début du XXIe siècle. »

« Le coût de la vie », Deborah Levy (traduit par Céline Leroy), Editions du Sous-Sol, 160 pages, 16,50€

Inventaire et propriété

Avec Etat des lieux, Deborah Levy clôt ce qu’elle appelle son autobiographie en mouvement. Dans ce troisième opus, elle analyse ce qui lui appartient en propre, ce qui lui reste après son divorce et un déménagement de son cabanon d’écriture. On a coutume de dire pour minorer les femmes que celles-ci sont tournées vers l’intérieur et le foyer. Deborah Levy en faisant son état des lieux continue à faire celui des femmes et de leur condition.

« Les déesses étaient-elles des propriétés foncièrement possédées par le patriarcat ? »

A travers les villes, les amitiés, les épreuves du quotidien, elle rend compte de la vie d’une femme à 50 ans, de cette nouvelle liberté acquise et du temps à sa disposition. Elle dénoue les fils qui lient les relations amoureuses des femmes qui l’entourent, ces hommes qui brident la voix des femmes, même les plus puissantes d’entre elles. Etat des lieux rend compte de ces discussions, de ces relations qui, même si elles sont bienveillantes, finissent toujours par nous brider.

« Ils voulaient faire descendre ces femmes de leurs grands chevaux alors que le pain sur la table résultait de l’habilité de ces même femmes à conduire ces même grands chevaux et à aller galoper à travers le grand méchant monde pour rembourser l’emprunt à leur place. »

Si c’est le troisième et dernier opus de ce triptyque, et qu’il a des allures d’épilogue car Deborah Levy y fait son inventaire, c’est surtout une ôde à une liberté retrouvée. A travers de nouvelles expériences, une résidence à Paris, un voyage à Berlin et une conclusion sous le soleil et les vagues grecques, l’auteure semble trouver un nouveau souffle dans ce récit. Elle analyse ses succès, sa vie littéraire, ce qu’elle aime et ce à quoi elle aspire, cette maison imaginaire qui détonne face à son perchoir londonien et son nid vide à Montmartre. Toujours avec sensibilité et clairvoyance, Deborah Levy nous guide dans ses réflexions et son travail.

« La vie avait pris la plus belle des tournures. De l’imagination, des Brillat-Savarin, des idées, la BNF, la piscine Joséphine Baker, de l’argent en quantité suffisante, de beaux esprits, des stations radio jazz incroyables, la lecture des livres d’Annie Ernaux sur les bords de Seine, tout ceci représentait un gros changement après des années à tenter de maintenir une cohésion familiale dans un immeuble qui tombait en ruine sur la colline. »

Trois récits flamboyants, un féminisme intense et prenant. Ces trois objets littéraires sont à mettre entre toutes les mains. Deborah Levy est touchante et criante de vérité dans cette anthologie, merveilleusement bien traduite par Céline Leroy.

« Etat des lieux », Deborah Levy (traduit par Céline Leroy), Editions du Sous-Sol, 240 pages, 18€