Suite à la catastrophe de Tchernobyl, Léna et sa famille fuient l’Ukraine et viennent s’installer en France. A crier dans les ruines est l’histoire du déracinement de cette jeune fille, de sa recherche de ses origines et des légendes qui peuplent son histoire.

Quand la centrale nucléaire de Tchernobyl prend feu la nuit du 26 avril 1986, le père de Léna, ingénieur à la Centrale, décide de fuir vers la France. C’est donc à contre-coeur et sans véritablement comprendre le caractère définitif de cet exil, que Léna, 13 ans, dit au revoir à son ami de toujours, Ivan, le seul qui la comprend et qui a tout vécu avec elle dans la nature de Pripiat, cette ville qui deviendra une ville fantôme, en ruine, où tout est empli de radiations. La famille de Léna arrive en Normandie, près de Cherbourg, et Léna doit s’adapter au mode de vie occidental, oublier ses origines ukrainiennes et aller de l’avant.

Le récit d’un déracinement

Léna souffre. Elle se sent seule, Ivan lui manque, et elle n’aime pas cette nouvelle vie française. Mais face à ses interrogations sur ce qu’il est advenu de son ami, de sa maison à Pripiat ou quant à leur date de retour, ses parents lui opposent un mur de silence. Son père refuse de parler de leur ancienne vie, sa mère ne parle plus que le français à la maison, et c’est comme l’Ukraine n’avait jamais existé. Mais Léna ne comprend pas et s’éloigne petit à petit de ses parents. Il n’y a qu’avec sa grand-mère qu’elle arrive à communiquer, et elle ne manque jamais leur rituel des histoires et légendes contées par sa grand-mère. « En réalité, chacun portait de son côté ses valises bondées d’abîmes, sans partager sa peine. Par pudeur, ils calfeutraient leurs espoirs déchus. Léna reste seule avec ses pages blanches d’interrogation. Elle emplit ce vide par des histoires fantasmées où les images de la télé se superposaient aux horreurs qu’elle pouvait imaginer. Il lui fallait trouver une raison à cet exil, et à cette souffrance endurée.« 

Léna reprend un peu espoir dans la vie quand elle se plonge dans la littérature française, dans les traductions des classiques russes qu’elle adorait lire à Pripiat avec Ivan. Mais c’est surtout sa rencontre avec Armelle, jeune franco-irlandaise qui lui fait découvrir les mythes et légendes celtes, qui rend à Léna une joie de vivre et de grandir. Ensemble, elles parcourent la nature normande et tout ce qu’elle a de mystique, au gré des traditions et des rituels celtes qui les lient l’une à l’autre.

La force de la terre

La partie centrale du roman est dédiée à une avance rapide dans la vie de Léna, qui quitte ses parents et la Normandie pour des études à Paris, où elle se passionne encore plus pour l’Antiquité, ses ruines, et les mythes et légendes qui ont fait les différentes civilisations. On se prend d’attachement pour l’étudiante curieuse, qui découvre la grande ville, et qui au fil des rencontres et des apprentissages, sent de plus en plus que quelque chose lui manque. Si les parents de Léna se considèrent désormais comme des Français à part entière, Léna, elle, ne peut s’enlever de la tête son déracinement de Pripiat, de son Ukraine natale, et le manque d’Ivan qu’elle ressent toujours plus présent. « Chaque jour, alors que je m’efforce de vivre le présent, d’oublier le passé, 1986 revient inconsciemment. Cette année me hante, chaque fois plus forte. Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée ? » Léna est liée à sa terre de naissance, et malgré sa tentative de se créer des nouvelles légendes et mythologies, elle ne peut s’empêcher de se sentir arrachée à son monde. Il lui faudra vingt ans pour retourner à Pripiat, vestige et ville fantôme qui fait la joie d’un tourisme malsain.

A crier dans les ruines est traversé par la puissance des femmes, Léna et sa grand-mère Zenka, dépositaires d’une histoire tragique, d’une force qui se transmet de générations en générations, d’une mémoire difficile. Alexandra Koszelyk nous touche, et nous rend témoin de l’importance et la force de la nature, de la folie des hommes qui la détruisent et fuient, et de la puissance d’une amitié fraternelle. Un roman très réussi, qui amène le lecteur de l’Ukraine à la France, de 1986 à 2006, à travers un exil et un retour.

« A crier dans les ruines », Alexandra Koszelyk, Editions Au Forges de Vulcain, 254 pages, 19€