C’est dans les locaux des éditions Cambourakis, chez qui il a publié sa dernière BD Au-delà des décombres, que nous avons rencontré Zerocalcare. Cet auteur italien de 35 ans, originaire de Rome, vit de la BD depuis sept ans maintenant, ce qui est assez rare en Italie. C’est avec sa BD Kobané Calling, où il raconte son voyage à Kobané avec des associations romaines pour apporter de l’aide aux résistants kurdes contre Daesch, qu’il se fait connaître à l’étranger et notamment en France. Il nous raconte, dans un français presque parfait, ce que signifie pour lui mettre en dessin des histoires de sa vie quotidienne.

Pourriez-vous résumer la BD pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de la lire ?

J’ai en fait commencé à raconter mes histoires avant mon blog, il y a 9 ou 10 ans en vérité, et il y avait toute une série de personnages, qui étaient mes amis de la vraie vie et que j’avais transformés en personnages de BD. Et il y a un ou deux ans, j’ai eu l’impression que je n’arrivais plus à raconter mon quotidien parce que les personnages que j’avais créés il y a dix ans étaient restés cristallisés, fixés à l’époque où on avait 25 ans. Les personnages étaient un peu restés comme des stéréotypes, immobiles, alors que mes amis avaient grandi, vieilli. Alors je me suis dit que, si je voulais continuer à raconter ce qu’il y avait autour de moi, je devais aligner les personnages de la BD avec ceux de la vie réelle, donc j’ai commencé à leur demander des choses sur leur vie, à les observer avec un peu plus d’attention.

Et ça a donné ce livre ! Je l’ai appelé Au-delà des décombres parce que quand j’ai commencé à recueillir tout ce matériel, c’était un peu les décombres du point de vue du travail, de leur vie, et même au niveau émotionnel.

Cette BD vous a permis de vous rapprocher de vos amis finalement. On a l’impression d’une distance entre vos amis et vous, que vous avez parfois du mal à vous comprendre… A-t-elle été l’occasion pour vous de resserrer les liens avec vos amis, notamment autour du mariage de l’un d’eux ?

Dans la vraie vie, ma vie et celle de mes amis ne sont pas aussi séparées, c’est un peu un élément narratif que j’ai mis en scène dans la BD. Mais c’est vrai qu’il y a plein de problèmes qu’on avait en commun il y a sept ou huit ans, et qui sont maintenant différents. On en partage encore, j’ai moi aussi l’impression parfois que ma vie s’est stoppée, par exemple quand je vois un ami qui se marie ou a un enfant, je me dis que moi je n’ai rien construit de ce point de vue là… Mais c’est vrai que je n’ai pas de problèmes pour payer le loyer, ou ce genre de choses.

Dans la BD, j’ai une amie qui travaille pour une association et qui me demande de l’aide pour obtenir un financement difficile de la part de l’Etat. C’est vrai que quand t’as le nom de quelqu’un qui est un peu connu ça peut aider, et je comprends que, quand t’es pas sûr d’arriver à la fin du mois et que t’as un ami qui est connu, tu lui demandes de l’aide. Mais quand ça se multiplie par cent, deux-cent personnes, ça devient difficile de garder un équilibre…

Le personnage du tatou vous suit dans votre travail. Quelle signification a-t-il pour vous ?

Je l’avais créé pour être le personnage qui devait être ma conscience. Souvent, il représente mon côté paranoïaque et fragile, avec un sentiment de culpabilité. C’était toujours le conseiller qui me disait de faire attention à comment les gens me jugeraient, parce que c’est un côté qui existe chez moi, et qui est très fort même. Dans cette BD, je raconte des moments de crise de différents personnages, et mon moment de crise a été quand je me suis avoué que je ne pouvais pas continuer à m’inquiéter seulement de ce que les gens allaient penser de moi, et que je devais me protéger. Il est évident que ce n’est pas ce que je propose au monde comme solution parce que c’est une solution égoïste, il est normal de se renfermer sur soi-même dans un moment de crise, mais c’est quelque chose qui aggrave le problème finalement, et qui ne le résout pas.

J’aime beaucoup les pages plus noires que vous avez intercalées dans votre histoire, et qui ne font pas partie de l’intrigue principale. Pouvez-vous nous en parler un peu : qu’est-ce qu’elles apportent au récit ?

Le public français ne peut pas le savoir, mais en fait j’avais déjà utilisé dans mon troisième livre, qui était un recueil des histoires de mon blog, un fil conducteur tout au long du livre qui était l’histoire d’un naufrage. C’est une métaphore dont je me suis beaucoup servi, parce que j’ai l’impression que jusqu’à mes 18 ans, toutes nos vies étaient planifiées – le lycée, la fac, un travail -, et en 2001, quand on a eu le bac, c’était pile le moment où le marché du travail a changé, où il a été rendu plus précaire par des lois. Donc la métaphore c’est qu’avant, on était sur un bateau de croisière, et dès qu’on a eu l’âge de travailler – ce qui a en plus coïncidé avec le G8 de Gênes en 2001 -, c’est comme si ce bateau s’était naufragé. Il y avait cette impression d’avoir été trahi, d’avoir cru en plein de choses qui ne s’étaient pas produites.

Donc ici, c’est une suite de cette métaphore : ça fait 17 ans que j’ai le bac, et on ne peut pas éternellement vivre avec un sentiment de trahison, ça devient quelque chose auquel on s’habitue. Si au début de la métaphore, les gens étaient au milieu de la mer, ne savaient pas où aller et se raccrochaient à une épave, maintenant, donc 17 ans après, ils vivent sur une île et ils essayent de vivre comme ils peuvent après le naufrage.

Le personnage de Zero est riche en ce qu’il représente une certaine jeunesse romaine, avec l’accent et les expressions du dialecte romain, que vous rendez bien grâce au style oral qui ressort, même avec la traduction. Est-ce que vous pensez que vos personnages sont un archétype de la jeunesse italienne et européenne de votre génération?

Je n’ai pas la prétention d’arriver à représenter la jeunesse. Il y a des modes de vie et des problèmes différents entre ma génération et les gens plus jeunes, qui dépendent aussi de notre famille, de notre pays ou de notre milieu social. Je pense que je ne raconte vraiment qu’une partie de tout ça, les gens que je connais et qui m’entourent. Mais c’est vrai que je les ai utilisés comme archétypes parfois, et j’imagine que certains peuvent s’y reconnaître… Je ne connais pas le marché du travail français – en Italie on a quand même l’impression que ça va mieux pour vous (rires) – et j’ai l’impression que ceux qui ont entre 10 et 16 ans aujourd’hui n’ont pas connu quelque chose de différent : ils n’ont pas mémoire de ce qu’il y avait avant la crise, ils sont comme vaccinés. Je ne sais pas si c’est mieux ou pire, mais ils n’ont pas d’illusion sur ça, ce qui peut les aider à vivre un peu mieux.

Ce volume est la première partie de la BD en fait… Avez-vous déjà commencé à travailler sur la deuxième partie ?

Elle est en fait déjà sortie en Italie, parce que j’ai écrit tout en même temps, mais dans le récit il y a une pause narrative à la fin du premier tome – les personnages se perdent de vue pendant six mois – et j’aime bien l’idée de faire sortir les deux livres à six mois d’écart pour que le lecteur vive le même temps que celui de l’histoire. Le deuxième tome devrait sortir en France en février je crois.

Que lisez-vous en ce moment ? Plutôt beaucoup de BD ou des romans ?

Je lis surtout des romans parce que ça me fatigue moins. Les gens disent souvent le contraire mais je trouve que lire une BD, ça demande beaucoup plus d’efforts, pour faire la synthèse entre image et texte… Je lis beaucoup de romans noirs, j’aime beaucoup Fred Vargas par exemple, ou des écrivains américains comme Don Winslow. Mais sinon je lis quand même pas mal de BD, et je profite d’être en France pour acheter des BD qui n’arrivent pas en Italie, comme la nouvelle de Manu Larcenet.

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr