Rencontre avec César Acevedo, réalisateur du film « La Terre et l’Ombre »

Diplômé avec mention de l’École de communication sociale de l’Université de Valle, César Augusto Acevedo perd sa mère à l’âge de vingt ans, son père se déprime suite au décès de sa femme. C. Acevedo entame donc la réalisation de son film « La Terre et l’Ombre », qu’il met 10 ans à achever et qu’il utilise pour décharger le poids de la mort de sa mère. Avant son long-métrage, il réalise Los Pasos del Agua et La Campana (primé par le fonds de développement cinématographique de Colombie), qui sont deux courts-métrages. Il a été également co-scénariste et assistant de Óscar Ruiz Navia pour le film Los Hongos (Prix spécial du jury au Festival international du film de Rotterdam). 

« La Terre et l’Ombre », dont la date de sortie dans nos salles est prévu au 3 février prochain nous raconte le retour d’Alfonso, vieux paysan, dans sa famille après dix-sept ans d’absence. Présent au chevet de son fils malade, il essaye de renouer avec celle qui fut sa femme, sa belle fille et son petit fils.

  • La terre et l’ombre est votre premier long métrage après avoir réalisé deux courts métrages, comment avez vous appréhendé ce changement de dimension ?

Je pense que les courts métrages ont beaucoup de valeur parce qu’ils ont pu m’enseigner des choses que je faisais mal. Il y a eu des échecs dans ces réalisations là mais ça m’a permis d’apprendre ma façon de travailler et la façon dont je voulais construire mon regard cinématographique. Ca a été vraiment une première étape vers « La Terre et l’Ombre ». Et je pense que ça sera prêt d’ici février pour pouvoir partager mes courts-métrages avec le public. Je pense que c’est important de montrer ses premiers pas, ses débuts de réalisateur, même si il y’a des choses qui ne plaisent pas dedans.

  • Votre film a une forte dimension écologique et sociale, lors de l’élaboration du scénario, n’était il pas compliqué d’allier ces dimensions avec l’aspect plus personnel de votre film ?

Effectivement, de toute façon le regard que j’ai trouvé dans le film vient de ce que je suis et de l’endroit d’où je viens. Ce film me permettait de revenir vers mes êtres chères, de ne pas se déconnecter de la terre d’où je viens. C’est ce qui représente notre identité notre histoire et notre mémoire. Evidemment qu’on ne pouvait pas faire abstraction des problèmes qui existent dans cet endroit mais je pense que ce qu’il compte aussi dans le film c’est l’atmosphère, le fait de pouvoir extérioriser les émotions des personnages et de pouvoir filmer ces relations de façon vraiment organique.

  • Vous avez choisi de prendre des acteurs non professionnels pour la plupart, pour un résultat vraiment bluffant, comment se passait le tournage et ceci avait il un impact sur votre direction ?

En fait au début je voulais travailler avec des acteurs professionnels, mais ça n’a pas été possible parce qu’il y’avait un problème qui se posait au niveau de l’interprétation. Je voulais une vérité dans ces personnages, qu’on voit dans leurs corps qu’ils avaient travaillé la terre, que ce soit vraiment palpable. Donc j’ai commencé à chercher des gens de la région. On a commencé à travailler 5 semaines avant le tournage pour pouvoir réveiller la mémoire émotionnelle qu’ils pouvaient porter en eux et peut être même des sentiments comme la culpabilité ou d’autres émotions pour pouvoir ensuite trouver des connexions entre les scènes auxquelles je voulais aboutir et tout ce que j’ai pu apprendre de ces personnes, tout ce qu’elles m’ont apporté. Elles n’ont pas lu le scénario, chaque jour on travaillait des scènes, je leurs disais ce que j’attendais d’elles. J’ai eu beaucoup de chance parce qu’ils ont vraiment été très courageux et puis effectivement le résultat a été à la hauteur. Comme on a pas eu de préparation, vu que je tournais des plans séquences, on pouvait faire 20, 25 fois la même scène pour pouvoir obtenir ces sentiments. Je me centrais sur les sentiments plus que sur les événements en réalité. On ne tournait que 3 ou 4 scènes par jour.

  • La puissance émotionnelle est notamment influé par José Felipe Cárdenas qui interprète magnifiquement le petit Manuel, comment l’avez vous repéré et n’était il pas trop éprouvant pour lui de tourner des scènes aussi intense émotionnellement ? 

Pour faire le casting des enfants, on a parcouru toute la région, on a été dans des écoles et puis on a commencé à travailler avec un petit groupe d’enfants. Une intuition m’a porté vers Felipe parce que c’était un enfant très intelligent et surtout qui savait écouter, ce qui n’est pas toujours le cas même des adultes, c’est quelque chose de très important. Comme c’est un film douloureux et triste, ça requiert un grand engagement des acteurs et on a pu travailler avec Felipe à partir de son quotidien, et relier ça à son personnage. Pour les scènes difficiles, on les a laissé pour la fin du tournage parce que petit à petit on est devenu un groupe, une famille et je lui expliquais que cette nouvelle famille devait se séparer bientôt et qu’il y a allait y avoir des adieux. C’est une façon de créer un mécanisme pour qu’il comprenne vraiment bien ce qu’il devait donner au personnage.

  • Le film est fortement autobiographique, quel a été son rôle dans le deuil de votre mère ? A t’il pu servir de thérapie ?

Ce film a été pour moi la seule façon de pouvoir retrouver mes origines et de pouvoir faire face à l’oubli. Il a eu une grande importance dans le processus de deuil, ca m’a permis de comprendre et d’accepter des choses concernant ma famille, ça m’a aussi fait   comprendre pourquoi j’étais une personne assez triste mais ça m’a donné quelque chose pour aller de l’avant. Le cinéma m’a accompagné et m’a donné beaucoup de force pour pouvoir lutter, pour pouvoir continuer à avancer. Je suis très fier parce que c’est un film autobiographique d’une part, mais c’est surtout une histoire qui peut toucher tout le monde, que tout le monde peut comprendre et vivre, parce que tout le monde a des soucis familiaux des sujets sur les liens entre les membres de la famille. Par ailleurs il était important de souligner les valeurs de la terre, de montrer cette lutte, cette résistance des gens de la campagne.

  • Vous avez reçu 4 prix au festival de Cannes dont la Caméra d’or, comment avez vous vécu cette consécration ?

Ca a été quelque chose de merveilleux parce que je ne pensais pas du tout à ça, ce qui est important c’est de pouvoir partager le film avec le public. C’était la première fois que je le voyais en entier, j’ai pu revivre 8 ans de travail. J’ai pu voir ce que j’avais perdu du point de vu personnel, mais aussi ce que j’ai pu gagner grâce à ce film. Mon père était présent, ce qui rajoutait beaucoup d’émotion. A la fin de la projection, j’étais dans tout mes états parce que c’était enfin quelque chose que j’arrivais à extérioriser. Quand j’ai commencé à entendre les commentaires, les gens me disaient non seulement qu’ils aimaient le film, mais qu’ils le comprenaient. C’était quelque chose de très important pour moi parce que c’est quand même un film colombien, qui parle de la culture colombienne. Le plus important était qu’ils me disent que c’est un film humain, honnête et qu’il transmettait plusieurs messages. Les prix sont très importants pour toute l’équipe de la réalisation parce que c’est pour eux une grande preuve de reconnaissance, mais je suis conscient que c’est mon premier film et que j’ai encore beaucoup à apprendre, qu’il faut que je continue à travailler. Je veux continuer à faire du cinéma, la vie n’a pas changé tant que ça depuis !

  • Dans votre film, vous sublimez les paysans et l’environnement qui entoure cette famille par votre mise en scène, pourquoi ce choix alors qu’un film aussi humain ne nécessite pas forcément un tel soin ?

Je voulais faire un film qui était vraiment concentré sur les sentiments des personnages, mais c’était quelque chose de difficile parce que ce sont des êtres brisés. Il y a peu de dialogues, et ils ne permettent pas d’extérioriser leurs sentiments. Il fallait trouver un autre mécanisme pour montrer les passions internes, donc j’ai utilisé la photographie, le son et surtout le temps. Cette « émotionnalité » se construisait avec le temps, et je voulais que le spectateur puisse ressentir ce qui était représenté à l’écran mais pas seulement, aussi quelque chose de plus profond, qui peut passer par l’utilisation de métaphores ou d’allégories. Il y a plusieurs couches dans le film qui se superposent, j’ai aussi réalisé le film de cette façon, car c’est le cinéma qui me plait, très poétique. Contrairement à ce qu’on pourrait croire ça ne s’éloigne pas de la réalité, ça peut permettre de se focaliser sur ce qui est important pour moi dans cette réalité.

  • Quels sont vos influences ou vos sources d’inspirations sur le plan cinématographique ? En voyant votre film, je n’ai pu m’empêché de penser au dernier film d’Andreï Konchalovski, « Les Nuits Blanches du Facteur », avec ses acteurs non professionnels et sa mise en valeur de la nature.

Il y a beaucoup de références pour moi, d’ailleurs elles ne sont pas toutes cinématographiques, mais les réalisateurs qui m’ssont le plus influencés sont Tarkovski et Robert Bresson, il y a beaucoup de maitres pour moi, nombreux sont morts d’ailleurs, même si ils vivent à travers leurs oeuvres bien sur. Pour moi ce qui est important ce sont les films qui visent surtout le coeur des hommes qui peuvent montrer toutes les passions qui sont remuées à l’intérieur des personnages. Ces réalisateurs utilisent vraiment un langage magnifique, c’est important pour moi d’apprendre d’eux, surtout à une époque ou on est saturé d’images, et on a pas vraiment le temps de ressentir les choses. Dans « La Terre et l’Ombre » il y a beaucoup de références poétiques, littéraires mais aussi picturales. Je porte beaucoup d’importance à la peinture de Jean François Millet ou encore d’Andrew Wyeth. Avec le directeur photo nous avons élaboré un dossier de milles références qui nous permettait de construire notre regard et notre langage.

  • Quels sont vos projets à venir ?

J’ai déjà le scénario de mon deuxième film, ce sera un regard sur la violence et sur le conflit dans mon pays. Ce n’est pas du tout une apologie du délit mais c’est un regard poétique en fait. Il s’agit de fantômes qui montent au ciel et qui essayent de reconstruire leur histoire familiale parsemée de violence. C’est une réflexion sur le conflit et comment il détruit les corps mais aussi les esprits. C’est un sujet délicat surtout en Colombie. Ce film est une recherche, c’est une façon de vivre, qui me permet d’aborder ces sujets. En Colombie on a tendance à oublier toutes ces voix qui ont disparu. C’est important de pouvoir reconnaitre toutes ces humanités différentes, surtout en ce moment où l’indifférence règne dans le pays.