Avec Regardez-nous danser, Leila Slimani dévoile le deuxième volume de sa trilogie familiale du Pays des autres. Un second tome qui prend place dans le Maroc de l’après Mai 68 dans un pays qui cherche toujours sa voie, dix ans après la fin du protectorat.

Le premier tome de la saga Le pays des autres, avait laissé Amine et Mathilde Belhaj dans l’agitation du Maroc à l’aube de l’indépendance de 1956.

Emancipation à double vitesse

Dans ce second opus, on les retrouve en 1968 à la tête de leur exploitation agricole de Meknès, un florissant domaine où règne calme et prospérité. Une aisance financière qui permet aux Belhaj de se mélanger désormais à la classe privilégiée du pays et aux riches Français. Une bourgeoisie naissante faisant la fête dans des villas, en plein cœur d’un pays dirigé d’une main de fer par le pouvoir royal d’Hassan II, qui peine lui aussi à trouver sa place après plusieurs décennies de protectorat. Un pays où les colons sont remplacés par de nouveaux bourgeois marocains mais où une population demeure encore très pauvre.

“Au bidonville, rien ne changeait. Ni dans le paysage, ni dans les maisons, ni même dans les conversations ou dans les habitudes. On ruminait les mêmes problèmes, on souffrait encore et toujours des mêmes maux, on mourait des mêmes maladies et on se plaignait des mêmes douleurs. Fatima comprit alors que c’était cela la misère : un monde qui ne change pas”.

Alors que le Maroc peine à trouver son équilibre, des échos de la révolution de Mai 68 se font entendre dans le pays. Un vent de liberté se met à souffler, exprimé par des professeurs, la présence de Roland Barthes mais aussi par l’installation de colonies de hippies dans les rues d’Essaouira. Dans ce pays où les mœurs évoluent bien lentement, la jeunesse rêve d’émancipation. Un élan qui sera rapidement brisé par le pouvoir : insurrections étudiantes réprimées et tentatives d’assassinat du roi que le monarque règle par des exécutions en direct à la télévision.

Une nouvelle génération qui doit trouver ses repères

Dans un pays désireux de se réconcilier avec son passé et de se tourner vers l’avenir, la nouvelle génération va devoir se trouver de nouveaux repères et une nouvelle identité. “Mathilde comprit alors que toute sa vie, son mari aurait peur qu’on lui arrache ce qu’il avait conquis. Pour lui, tout bonheur était insupportable puisqu’il l’avait volé aux autres”. Amine et Mathilde symbolisent la réussite sociale, et leurs enfants Amine et Aïcha incarnent cette nouvelle jeunesse, assoiffés d’aventures et d’envies d’ailleurs. Dans un Maroc corrompu et répressif, dans une ambiance suffocante, chacun tente de trouver sa place. 

Dans ce nouvel opus, Leila Slimani campe et peaufine ses personnages. Tandis qu’Amine est un homme fier et un paysan attaché à sa terre, Mathilde, mère inquiète, aimante et compréhensive, entre dans la maturité. Mais on assiste aussi à l’émancipation d’Aïcha, belle jeune fille qui devient une femme et rencontre l’amour. “Aïcha ne s’intéressait qu’à la médecine. Elle se fichait bien du conflit israélo-palestienien, du destin de De Gaulle ou de la situation des Noirs en Amérique. Non, ce qui la fascinait, ce qui était pour elle une source d’exaltation, c’était l’incroyable marche de la vie”.

Dans un Maroc à la fois cosmopolite et régressif, marqué par la difficile émancipation des femmes, le patriarcat, les coutumes ancrées et l’autoritarisme du pouvoir royal, Leila Slimani dessine de beaux portraits attachants et complexes et dresse une magnifique fresque familiale et historique.

« Regardez-nous danser? Le pays des autres 2 », Leila Slimani, Editions Gallimard, 368 pages, 21 €

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