Créé dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Reconstitution : le procès de Bobigny invite les spectateurs à explorer les réflexions passées mais aussi actuelles entourant la question du droit d’enfanter. À voir un peu partout en Ile de France jusqu’en juin 2020.

1972 – 2019. Pas question d’anniversaire (qui célèbre un procès ? quoi que…). Pourtant c’est cette année qu’Émilie Rousset et Maya Boquet ont choisi de nous replonger dans les minutes du procès de Bobigny, emblème de la lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps. À l’heure de nombreuses interrogations morales, scientifiques, légales entourant la PMA et la GPA, un étonnant dispositif théâtral est mis en place pour inviter le spectateur à faire sa propre jurisprudence.

Vers une reconstitution

Pour qui s’est arrêté au nom de la pièce avant de prendre son billet, l’organisation de cette reconstitution a de quoi surprendre. Dans un premier temps on nous annonce une durée de 2h30 avec «entrée et sortie possible au cours du spectacle». Nous patientons. On nous explique alors, aidé d’un plan, que la pièce va avoir lieu dans deux salles différentes et que nous pourrons choisir, tout au long du spectacle, d’aller et venir de l’une à l’autre. Pour nous aider à composer, un «plan de table» figure le nom des douze différents témoins que nous aurons la possibilité d’entendre. Des observateurs du temps passés semblent cohabiter avec d’autres, contemporains, qui, pour certains, n’étaient pas même encore nés lors du procès. Choix fait, nous partons à la découverte de la salle où nous attendent une journaliste, témoin au procès, une comédienne, présente également en 72, une sociologue co-fondatrice du MLF, un historien, une professeure de droit public, une spécialiste du contrôle des naissances à la Réunion et une philosophe, professeure de science politique. La salle est grande. Sept cercles de fauteuils sont disposés. Sur chaque assise repose un casque, et tous sont reliés à l’un des sept noyaux lumineux, sorte de petites estrades à côté desquelles attend un micro. Des piles de photocopies d’extraits des débats et des plaidoiries sont en accès libres – chose extrêmement rare pour un procès : toute la sténotypie a été publiée par l’avocate Gisèle Halimi et l’association Choisir. Assis dans l’un de ces cercles, nous plongeons progressivement dans cette affaire. Soudain, sans lever de rideau, une actrice prend place devant le micro et commence à naviguer entre passé et présent. Cette matière a en fait pour origine les entretiens réalisés par Émilie Rousset et Maya Boquet auprès de ces douze personnes liées par leurs engagements et/ou leur profession. Ainsi se crée une réactualisation de la nébuleuse de réflexions entourant ce procès.

crédits images : Philippe Lebruman

Réactualisations subjectives

Mais ce n’est pas là, la seule friction temporelle opérée pendant la pièce. Nous apprenons en effet que les comédiens entendent avec une oreillette l’enregistrement de l’entretien qu’ils nous jouent au même moment. Difficile pour autant de savoir ce que l’interprète modifie. Le spectateur n’a pas accès à cette matière originelle quoique la metteuse en scène nous le permette par un autre choix surprenant. En effet, en décidant de rester sur sa chaise après le monologue de quinze minutes nous découvrons qu’un autre comédien ou comédienne (les genres sont abolis) prend place et recommence ce même monologue avec ses propres caractéristiques de jeux. C’est alors qu’intervient l’ultime réactualisation. Le temps de représentation étant défini, il en revient au spectateur de trancher entre écouter le plus de témoins différents ou bien stationner pour découvrir les différences d’interprétations. Ce faisant chacun crée son présent du procès.

Gisèle Halimi alors qu’elle s’adressait aux différents hommes de loi dans sa plaidoirie, leur rappelait leur devoir de «Dire le droit», c’est à dire de faire la «jurisprudence» plutôt que de se contenter de « devenir une justice robot et (de) se désintéresser des grands problèmes de notre vie ». Dans cette volonté d’intégrer le spectateur au centre du dispositif présent et vivant du théâtre, Émilie Rousset et Maya Boquet se placent dans la continuité de cette vigilance contre les réactions automatiques. Sous certains égards le côté vivant de la scène s’est perdu dans cette relation très cadrée entre le comédien et le spectateur, pourtant établis sur un même pied d’égalité, conférant davantage à cette relation l’allure d’un dispositif radiophonique. Et même s’il nous est difficile au final de se repérer dans cette somme de propos (assez unilatéraux disons-le), les oreilles bourdonnantes comme si nous sortions d’une salle d’audience, de nombreuses réflexions vibrent au présent après ces 2h30 de pérégrinations temporelles.

Reconstitution : le procès de Bobigny
Conception et écriture Émilie Rousset et Maya Boquet
Mise en scène et dispositif Émilie Rousset
Avec Véronique Alain, Antonia Buresi, Rodolphe Congé, Suzanne Dubois, Emmanuelle Lafon, Thomas Gonzalez, Anne Lenglet, Aurélia Petit, Gianfranco Poddighe, Lamya Régragui, Anne Steffens, Nanténé Traoré, Manuel Vallade Margot Viala, Jean-Luc Vincent

Au !POC!/Alfortville le 16 novembre, au Théâtre de Rungis le 30 novembre, puis dans de nombreux théâtres en Ile de France à partir de février 2020.