Real Estate, quintet du New Jersey est de retour avec un cinquième album « The Main Thing » où rien ne semble avoir fait au hasard. En marge d’un showcase à Ballade Sonore fin Janvier, on discutait justement de cette dernière création avec Martin Courtney, chanteur et songwriter du groupe.

Real Estate, c’est avant tout l’affaire d’une bande d’amis. Une bande d’amis qui se forme en 2009 dans le New-Jersey développant une amitié au fur et à mesure de pérégrinations musicales. Et puis c’est aussi l’histoire de lycéens qui ne désirent qu’une chose, ne se consacrer qu’à la musique. Quitte à avoir un plan B et travailler pour l’agence immobilière familiale des Courtney si jamais le succès n’est pas au rendez-vous. Bien heureusement, l’idée est abandonnée à mesure que le groupe connait un réel engoument autour de « Real Estate », effort éponyme. Les propulsant aux côtés de Girls, Grizzly Bear ou Deerhunter sur le devant de la scène indé américaine. Une dizaine d’années et cinq albums plus tard, on discutait non loin du Sacré-Coeur de « The Main Thing » avec Martin Courtney, tête pensante et à l’origine du projet. En voici l’essentiel.

Martin, la décennie venant de s’achever, quel portrait peux-tu en dresser sur un plan purement musical ? 

C’est difficile de résumer cette décennie en quelques mots.
Je pense qu’il y a eu au départ cette vague de chansons très mélodiques, très axées songwriting. Et puis au cours des cinq dernières années ça a pris une tournure plus pop. Tame Impala est un bon exemple puisque leur premier album est sorti il y a 10 ans. Avec ce truc garage, psyché pour petit à petit glisser vers une pop très synthétique. Après pour moi, ça reste la même chose. C’est de la musique pop, que ce soit avec une guitare ou un synthé. Pour ce qui est de Real Estate, ça s’est fait de manière inconsciente. Notre ami Matthew Kallman qui joue du clavier nous a rejoint. Et il a apporté ce qu’il pouvait apporter à la table. Les sonorités électroniques ont commencé à prendre de l’importance à ce moment là.

Et quels sont les artistes qui t’ont le plus marqué lors de la dernière décennie ?

Je pense forcément aux amis et notamment à Chris Cohen. C’est quelqu’un que j’admire. Il a eu une grande influence sur moi. Même avant qu’il ne commence à sortir des disques. Lorsqu’il jouait avec Deerhoof et The Curtains.

Et puis il y a Deerhunter. En 2010, on a tourné à leurs côtés. J’étais déjà fan. C’était la tournée de promotion d’Halcyon Digest. Un grand disque. J’étais impressionné par leurs performances et la manière dont ils faisaient sonner leurs disques sur scène. Pour moi, ils n’ont jamais cessé de sortir de bons disques. Ils ont su évoluer à leur façon.

Au cours de la dernière décennie, vous avez eu le temps de poursuivre les projets du Real Estate et vos projets solo ? Comment voyez-vous votre évolution en tant que musicien ?

J’ai l’impression d’avoir grandi en tant qu’auteur de bien des façons différentes. Tout ça a été très naturel. Espérons que ce disque sonne moderne.

Ces projets ont-ils aidé d’une manière ou d’une autre le processus artistique global du groupe en parallèle ?

Je pense que c’est le cas. Real Estate est un groupe très collaboratif. Chaque membre doit apporter sa pierre à l’édifice. Par exemple, Jackson va apporter son lot d’influences, sa façon de jouer de la batterie. Bien sûr, je vais avoir quelque chose en tête au niveau du groove d’un morceau, mais lui aura autre chose en tête, et c’est cette alchimie qui apportera quelque chose de différent. Le rôle de chaque membre est important.

Pour ce qui est du projet solo, je n’ai sorti qu’un album et au final je n’étais pas si seul puisque que Jarvis Taveniere de Woods m’a pas mal aidé. C’est quand même une  chance d’être parfois dans une approche moins collaborative et de suivre son propre chemin. Ça t’aide à explorer ce qui te rend unique en tant  que compositeur et musicien. Et d’une certaine manière ça t’aide à trouver ta place dans le groupe.

D’ailleurs, Jarvis a déclaré dans un magazine français il y a quelques année que pour des gens comme Kevin Morby, Jeremy Earl ou toi, le songwriting était quelque chose de purement naturel ? Partages-tu cette analyse ?

C’est appréciable de sa part. Et il a raison, c’est naturel. Je ne me vois pas ne ne pas le faire. C’est juste ma forme d’expression. J’aime me pencher dessus et m’améliorer. D’une certaine façon, ça signifie savoir comment rendre une chanson plus complexe ; parfois, ça signifie savoir comment la rendre aussi simple que possible. C’est vraiment mon truc.

Parlons de « the Main Thing »? Comment te sens-tu à la sortie de l’album ?

Je suis très excité à l’idée que les gens l’écoutent. On a travaillé longtemps dessus. On a passé un an à vivre avec les chansons. C’est un album spécial pour nous dans le sens où on n’a pas écrit les morceaux puis passé deux semaines en studio comme on pouvait le faire habituellement. Cette fois-ci on s’est penché le temps qu’il fallait sur chaque morceau; à réfléchir sur les éléments qu’on devait retravailler.

Cet album c’est une forme d’accomplissement pour nous. On en est très fier. A titre personnel, j’étais dans un état d’esprit différent. Tu sais, on a tous vieilli. J’ai commencé ce groupe au début de la vingtaine et là je suis dans ma trentaine. J’ai des enfants. J’ai réalisé que c’était de ma carrière dont il s’agissait. Et tu n’a pas envie de te répéter. On ne voulait pas faire un album juste par lubie.

Dans une interview réalisée à la BBC, tu expliquais que vous aviez pris du temps pour cet album and que tu t’étais senti parfois peu à ton aise dans le processus de création, d’enregistrement. Peux-tu nous éclairer là dessus ? 
 

On a travaillé avec le même producteur que pour « Days ». On le connait depuis longtemps. C’est un vieil ami. Cet album était important pour nous mais ça l’était tout autant pour lui. C’est quelqu’un qui a investi beaucoup de sa personne pour le groupe. Et pour cet album, il nous a poussé dans nos retranchements. Il ne voulait pas émettre de jugement de valeur mais qu’on soit certain que l’on sache ce qu’on faisait. On a donc examiné chaque aspect du processus de création des morceaux. Ça s’est aussi appliqué à la rédaction des chansons. Parfois c’était plus simple sur certains morceaux que d’autres mais c’est vrai que me retrouver à tous les ausculter m’a mis parfois mal à l’aise. Mais ça reste une expérience très positive.

L’autre nouveauté de l’album, ce sont les collaborations avec des musiciens extérieurs au groupe. Que ce soit avec Amelia Meath de Sylvan Esso ou Matt Barrick de the Walkmen. C’était quelque chose d’inédit pour vous ? Pourquoi ce souhait d’inviter de nouveaux musiciens ?

Oui, tout à fait. A part Julian (Lynch) notre guitariste actuel qui avait joué de la clarinette sur « Atlas ».

Et puis comme je l’expliquais tout à l’heure, cette volonté de sortir de notre zone de confort s’applique aussi ici. On avait à cœur d’être dans une approche plus collaborative. On s’est donc ouvert à travailler avec des personnes hors du groupe. Kevin, notre producteur y a également pris part. On a demandé à ces musiciens d’apporter leur touche créative pas car on ne maîtrisait pas tel ou tel instrument mais plutôt car on les respecte et car on a confiance en eux. Et ça nécessite un certain niveau de confiance. C’est quelque chose que nous n’avions peut-être pas par le passé. Pour mon cas, j’étais assez protecteur vis à vis de mes morceaux, de mon songwriting.

En 2019, vous vous êtes adonnés à d’autres projets dont la sortie de votre propre bouteille de vin, simplement désignée « Reality Estates ». D’où est venue cette initiative ?

On on a un ami, Jeff Bundschu, qui a hérité d’un des plus vieux domaines viticoles de Californie. C’est un grand fan de musique. Tous les ans, il organise un festival et on a déjà eu l’occasion d’y jouer. En fait, il essaye d’apporter sa propre touche au domaine. Et puis, un jour il a eu l’idée de créer son propre label et des bouteilles avec des groupes qu’il apprécié. L’occasion s’est donc présentée, on a passé du temps avec lui à la production du vin. C’était un moment très chouette. Cette bouteille de vin est censée capter l’essence même de notre musique.
Et quelle en serait l’essence ? 
Sombre et complexe. (rires).

Retrouvez « The Main Thing » sur Bandcamp.

Propos recueillis par Corentin Le Denmat