On ne présente plus Edouard Louis, le jeune homme qui a fait une entrée remarquée en littérature avec son premier livre, En finir avec Eddy Bellegueule. Cette fois, Edouard Louis dévoile autre chose de sa plume, dans un roman presque essai. Normalien et philosophe, il décrit comment la société a tué son père, et de façon étendue comment la société maltraite nos populations les plus pauvres.

Dans ce roman, Edouard Louis ne pose pas une question, il exprime une affirmation, et de cette façon il désigne les coupables. A la manière d’un « J’accuse », il liste les causes sociologiques et les décisions politiques qui ont tué son père. Il décrit avec une précision sociologique ces décisions qui ont créé et aggravé les problèmes de santé de son père, de la même manière qu’ils ont aggravé les conditions de vie des populations les plus précaires.

Une joie d’enfant

On découvrait une famille brisée dans En finir avec Eddy Bellegueule, ici Edouard Louis livre un portrait sensible de son père. Sous la forme de ses souvenirs d’enfants, il décrit la personnalité de son père, façonnée par les habitudes sociales de son milieu : la violence machiste, la place forte que doit avoir un homme, la mauvaise réputation de l’école,… L’auteur analyse toutes ces habitudes sociales qui ont obligé et contraint la personnalité de son père. Il décrit les actions et réactions de son père face à son comportement qualifié de féminin dans un espace social où l’homme ne peut être que fort et dur. Par ses souvenirs et les souvenirs de jeunesse de son père, Edouard Louis écrit sur la difficulté de grandir dans ce milieu social, et surtout la difficulté de s’y soustraire, ce que son père dans sa jeunesse a tenté de faire, et ce que lui a réussi.

Derrière la dure réalité sociale qui a entouré l’enfance d’Edouard Louis, on découvre aussi la relation sensible qui les unit malgré cela, dans ces souvenirs. C’est l’histoire de son père qu’il raconte, mais c’est aussi le regard d’un enfant sur son père qu’il retranscrit très justement.

De la conséquence sociale : le corps

Le corps de son père devient un corps social dans son texte. Il décrit comment les décisions politiques sont devenues des marques physiques sur le corps de son père. C’est par l’exemple qu’il explique comment dans la réalité, ces décisions politiques s’expriment, pour démontrer la théorie. Ce ne sont plus des statistiques qui sont mises sous nos yeux mais l’existence humaine, la chair et le sang. Ce que ce texte entend expliquer et surtout faire entendre, c’est qu’on enlève tout aux classes populaires, à qui il ne le reste que le corps, et pourtant même ce corps est à la merci des classes dirigeantes.

A travers un texte fort et indépendant, récit et non roman, Edouard Louis se livre une nouvelle fois avec sensibilité et rationalité. Mais c’est aussi la voix de la jeunesse qu’il fait entendre, celle qui est capable d’inverser ce rapport de force, et qui nous incite à la révolution.

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« Qui a tué mon père », Edouard Louis, Seuil, 96 pages, 12€

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