Lionel Shriver, auteure américaine connue pour le succès de Il faut qu’on parle de Kévin nous confronte, dans son nouveau roman autobiographique, à de nombreux thèmes : la vieillesse, le sport et le culte du corps.

Remington et Serenata sont en couple depuis des années. Tous deux ont la soixantaine. Alors que Remington s’est fait virer de son travail et s’est trouvé une nouvelle lubie, Serenata, sportive dans l’âme et ancienne bonne joggeuse, ne prend pas d’un bon œil la nouvelle. Pourquoi son mari, à 64 ans, veut-il soudainement courir un marathon alors qu’il n’a jamais couru de sa vie ?

Jalousie, envie et tensions

« En trente-deux ans, pas une fois je ne t’ai vu faire le tour du pâté de maisons au petit trot. Et maintenant, tu m’annonces le plus sérieusement du monde que tu as l’intention de courir un marathon. Tu devais te douter que je serais un peu surprise. »

Serenata ne peut cacher sa surprise et son incompréhension. Pourquoi un si grand objectif pour un novice ? Et surtout, pourquoi la course, son sport de prédilection à elle ? Pourquoi lui faire ça et la narguer ? Serenata voit ce nouveau défi comme un manque de respect envers elle de la part de son mari. Petit à petit, des tensions se font sentir dans le couple. Remington ne voit pas le mal qu’il fait à sa femme en courant sur ses plates-bandes : « Je ne comprends pas ce mépris que tu as pour tout projet qui ne serait pas le tien ».

Avoir un regard bienveillant sur la soudaine activité sportive de son mari est au-delà des forces de notre narratrice. Elle, qui a couru pendant 47 ans, ne peut supporter que son mari s’attaque à son champ de discipline. Elle s’est toujours sentie pionnière avant l’heure et le fait que son mari l’imite, à un âge dérisoire, dans le sport, l’irrite.

L’addiction au sport, l’obsession du corps et son déclin naturel

Avant d’être un récit sur l’addiction au sport, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est avant tout un texte sur le corps et son déclin. Avec l’âge, il ne nous permet plus de réaliser aussi facilement les mêmes gestes qu’auparavant, et c’est une chose que l’être humain doit être capable d’apprivoiser et d’accepter :

« – Tu ne piges pas. Et pourtant tu devrais. Ca t’embête que Remington ait commencé à courir principalement parce que toi, tu as arrêté.
– Je n’ai pas dit que ça m’embêtait.
– Mais c’est évident. Il est en train de te battre. Même s’il ne court que six minutes, il te bat.
– Je continue à faire de l’exercice, d’une façon différente.
– Pas pour longtemps. La semaine dernière, tu râlais parce qu’il n’existe aucun mouvement d’aérobic qui ne sollicite pas les genoux. Et quand les tiens sont trop gonflés, tu ne peux même pas nager. »

Face au temps, personne n’est invincible, même en ayant pratiqué une activité sportive pendant longtemps. Remington, lui, va au bout de son idéologie. Courir ce marathon devient de plus en plus vital et important. Il entre dans un club de « tri », et bientôt, ses journées seront principalement rythmées par les entraînements et soirées entre potes de club. Alors que Remington semble rajeunir physiquement, Serenata vit mal son déclin physique et est sujette à de nombreuses angoisses.

Dans cet acharnement physique, Remington se ment à lui-même et tente de nier la vieillesse de son corps. Le sport comme moyen de lutter contre le déclin du corps, comme moyen de se réinventer, de renaître, là est toute l’essence de ce roman aux allures légères. Derrière ses personnages caricaturaux, l’auteure attaque avec une plume incisive les grands maux de notre siècle.

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes », Lionel Shriver, traduit par Catherine Gibert, Editions Belfond, 384 pages, 22 euros.