« Queen of ambiguities, goddess of in-between states, being on the borderline of species, […] Lady of the h/tub of/n the celestial wheel, creature half of earth and half of air [water], virgin and whore, reconciler of fundament and firmament, reconciler of opposing states through the mediation of her ambivalent body, reconciler of grand opposites of death and life. »

[Nights at the circus, Angela Carter (avec des petits twists)]

 

Mélusine est une sorte d’Ophélie domestique, affublée d’une étrange malédiction. Chaque samedi, à l’abri des regards indiscrets, pendant son bain, elle se change en vouivre – une créature femelle, parente des sirènes, dont le bas du corps n’est autre qu’une longue queue recouverte d’écailles, entre le poisson et le serpent. Condamnée à ne jamais se montrer sous sa véritable forme à celui qui partage sa vie, Mélusine reproduit ainsi, en l’amplifiant, la propre malédiction de sa mère, qui ne devait pas être vue par son mari « pendant ses couches » (comprendre : pendant ses règles).

La généalogie menstruelle étant ainsi posée, commençons par les faits : Dentelles, que je considère comme ma série-vitrine, est une série de seize macrophotographies de serviettes hygiéniques et de tampons usagés, et généralement celle par laquelle je suis (re)connue. Je suis née un premier samedi du mois, et je passe un temps démesuré dans ma baignoire. Mélusine, c’est moi.

© Maël Baussand, L'Ombre dans l'eau (Mélusine)
© Maël Baussand, L’Ombre dans l’eau (Mélusine)
© Maël Baussand, Perséphone II - La grenade
© Maël Baussand, Perséphone II – La grenade

 

« LINK. OPEN YOUR EYES. »

En 2007, j’ai demandé un petit appareil photo numérique à mon père pour Noël, sans trop savoir ce que j’allais en tirer. A l’époque, j’étais encore enfant, et mon médium de prédilection était plutôt le dessin. Dès que j’ai reçu mon Olympus, je me suis mis à prendre en photo tout ce qui me plaisait, me touchait et m’émouvait, sans hiérarchie. Ca n’avait rien d’extraordinaire, mais c’était déjà assez obsessionnel : une certaine forme de lampadaire, les cheveux roux et bouclés d’un inconnu dans le bus, des tâches d’huile sur les flaques d’eau, des reflets de ville dans le lac, ou l’ombre des cils sur une joue. J’ai su assez vite que je n’étais pas intéressée par les mariages ou les anniversaires, même si ça a été un peu difficile de le faire comprendre.

J’avais une sorte d’instinct : garder trace de ces choses, un peu comme une collectionneuse – une amie m’a prouvé qu’on sous-estime souvent le rôle de l’affect dans la constitution d’une collection, mais ça n’existe pas, un.e photographe qui n’est pas travaillé.e par le Temps. Aujourd’hui encore, des incursions photographiques de cette période s’invitent dans mes séries. Je pense que mon regard s’est construit comme cela. Jusqu’à ce que tout devienne plus sérieux.

© Maël Baussand, Rituel
© Maël Baussand, Rituel
© Maël Baussand, Mythes
© Maël Baussand, Mythes

 

WALKING THE HEDGE

« Witchcraft is not safe. Witchcraft is not good and kind. Witchcraft is the domain of the trickster, the outcast, the wanderer, and the crooked. It belongs to those who know every light casts a shadow; who have looked into the depths of darkness in their soul and accepted what they’ve seen along with all that is good. […] Your human self must die to become Witch. The initiated are half alive, half dead. We are souls stuck in between – not quite spirits and not quite human. We shapeshift between forms – now human, now animal, now spirit, now elemental force, now otherwordly being. We drift between past, present, and future knowing that time is a non-linear illusion and all is accessible. We travel between worlds knowing they are all one and we are present in all of them at all times. We are possessed by spirits and the ones who possess others with our spirits. We are the dream-walkers, shape-shifters, psychopomps, seers, mediums, mystics, visionaries, and miraculous healers. We see the unseen, hear the unheard, travel to unreachable places, and experience the impossible. We dwell in paradoxes within the suspension of disbelief. We dance on the dagger’s edge between life and death, waking and dreaming, magic and insanity. We are unnatural. Supernatural.»

[« For Fear of Flying », Sarah Anne Lawless]

 

© Maël Baussand, Baptême
© Maël Baussand, Baptême

Une forêt de symboles… Si mes photographies débordent, c’est qu’elles véhiculent cette atmosphère que j’ai choisi d’appeler « esthétique du trouble », sorte de gothique ou d’exquisite tel que théorisé par Rebecca Solnit. Profondément influencée par l’unheimlich, l’uncanny, je développe des récits en fragments, des histoires aussi vibrantes que mélancoliques, qui parlent de cadavres exquis et de zones humides. Sorcière ou prêtresse, mes inspirations sont une digestion bien personnelle d’influences tant picturales que cinématographiques.

Je me rends compte maintenant que la photographie me sert à exprimer ce que je ne saurais pas exprimer autrement – voilà une déclaration un peu clichée, sans doute pour masquer la difficulté que j’ai à en parler, à mettre des mots sur tout ça. C’est un accouchement, un exorcisme. Mes images sont mon exorcisme: des obsessions traduites, des captures kaléidoscopiques d’une mythologie personnelle luxuriante mais pourrissante, un jardin tour à tour fascinant et cruel. Il y a là du Baudelaire sans doute, quelques fleurs du mal, comme on me l’a plusieurs fois déjà fait remarquer – le beau est toujours bizarre, le sublime toujours malade, sorti des tempêtes.

© Maël Baussand, Porcelain (Oie Sauvage)
© Maël Baussand, Porcelain (Oie Sauvage)
© Maël Baussand, Le Lac [Aube/épines]
© Maël Baussand, Le Lac [Aube/épines]

SWAMP WITCH

« To love a swamp, however, is to love what is muted and marginal, what exists in the shadows, what shoulders its way out of mud and scurries along the damp edges of what is most commonly praised. And sometimes its invisibility is a blessing. Swamps and bogs are places of transition and wild growth, breeding grounds, experimental labs where organisms and ideas have the luxury of being out of the spotlight, where the imagination can mutate and mate, send tendrils into and out of the water. »

[Stirring the Mud: On Swamps, Bogs, and Human Imagination, Barbara Hurd]

 

© Maël Baussand, La Mare
© Maël Baussand, La Mare

La narration et la structure de mes séries ne sont pas linéaires. Cela ressemble plus à des affrontements irrationnels, des fusions tourmentées de sentiments, d’objets, d’impressions et de motifs. Chaque série renferme un punctum, un détail troublant qui vient de sous la surface pour perturber l’équilibre, fait pour bouleverser. Force crue, dureté et délicatesse, fragilité vulnérable – un mélange de violence et de douceur brute, dont je me fais la dépositaire.

Je vois mes images comme des créatures sauvages (non apprivoisées, et qui m’échappent souvent), blessées et marginalisées, existant loin de ce qui est le plus souvent apprécié. Quand je prends des photos, je sais que je peux enfin communiquer toute cette ambiguïté fondamentale qui m’est chère, et qui fait, je crois, partie intégrante de mon identité. Derrière mon objectif, je ressens un soulagement des humeurs – comme une saignée bienfaisante. Je retrouve un lieu plein de sortilèges visuels, créés pour documenter la beauté dans ses formes les plus convulsives, dans toute son « inquiétante étrangeté ».

© Maël Baussand, Bathroom scenes
© Maël Baussand, Bathroom scenes
© Maël Baussand, Wild
© Maël Baussand, Wild

 

Je suis sur le fil. Le fil est si tendu. Le fil est trop tendu.

Je ne suis pas une photographe. Je fais de la photo.

« Artiste » n’est pas une revendication dont on s’autoproclame, mais un statut que l’on vous accorde.

J’espère humblement pouvoir un jour parvenir à cette reconnaissance finale.

 

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