Jusqu’au 10 juin, la cité de la mode et du design présente la première rétrospective française des photographies de mode de Peter Knapp. Avec « Dancing in the street« , plus de 100 clichés (dont plus de la moitié sont inédits), ravivent l’image de la mode des années 1960-1970. Période clé, le vêtement féminin s’y fait l’accessoire docile du quotidien et marque un temps où celles qui le portent commencent à s’affirmer.

G : Pour Elle, Roger Vivier, 1966 – D : Pour Jean Marc Maniatis, Jean Shrimpton, 1963 – © Peter Knapp

Photographe suisse, issu de l’école Kunstgewerbeschule de Zurich, dirigée par des enseignants-artistes du Bahaus et diplômé des Beaux-Arts de Paris en 1959, Peter Knapp commence la photographie de mode par d’heureuses rencontres. Il fréquente les artistes du Nouveau-Réalisme avec qui il collabore, puis est nommé directeur artistique des Galeries Lafayette. Occupant les mêmes fonctions, il commencera en 1960, avec Hélène Lazareff, l’aventure du Magazine Elle. Il y restera 10 ans. Là, il s’inspire du vent de liberté britannique, un vent qui contamine bientôt toute l’Europe. Les années 1960-1970 signent une rupture véritablement marquée entre la rigueur de l’après-guerre et un désir d’allègement de mœurs. Un changement que le photographe suit et alimente avec passion.

Envolées féministes

Cette folle décennie témoigne d’un besoin d’émancipation total et les revendications féministes clament l’indépendance. Si les femmes artistes commencent à investir le monde de l’art, si les philosophes, penseuses et essayistes formulent la situation de leur genre, les citadines appellent à une plus grande liberté d’être. C’est en partie par le vêtement que ces revendications du quotidien se font. Ceintures et corsets n’enfermeront plus la taille, les robes longues ne cacheront plus les genoux et les talons hauts n’empêcheront plus ni de marcher ni de sauter. L’impulsion est donnée par les couturiers. Ils raccourssisent les tissus, libèrent les formes, jouent avec les motifs : ils bâtissent des silhouettes aux chairs affranchies. La femme se fait l’égale de l’homme et les corps androgynes s’imposent comme canons de beauté. Peter Knapp a su capturer ce frappant désir du mouvement ; aussi bien celui, tacite, des mentalités secouées que celui, plus flagrant, des silhouettes aérées. Son objectif capture une nouvelle femme. Une femme qui n’est plus modèle, mais interpellée dans la rue parce qu’elle est vraie. Les maisons de couture continuent de vendre du rêve aux acheteuses, mais elles vendent un rêve atteignable, un rêve qui peut être choisi. Mutines, innocentes, malines, divines, les femmes décident qui les vêtements qu’elles portent leur permettront d’être. Les clichés de l’artiste révèlent la pluralité de ces personnalités possibles par les déclinaisons vestimentaires. La femme s’affirme. Elle s’inspire de ce que les magazines lui offrent comme possibilités et existe par ce qu’elle porte. Le vêtement se fait revendication et, les clichés de mode de Peter Knapp en deviennent les tracts.

G : Pour Marie Claire N°234, février 1972 – D : Pour les collants Dim, années 1960. © Peter Knapp

L’art du photographe

« Je fais un art appliqué » avance Peter Knapp lorsqu’on lui demande comment il qualifie son travail. Lui répond à une commande, alors que l’artiste est libre. Voilà toute la différence. Et pourtant, si ses photographies doivent répondre à certaines prérogatives imposées (mettre en valeur le vêtement avant tout), il n’en est pas moins inspiré des plus grands artistes et des plus grandes mouvances de son temps. Le monde artistique des années 1960 voit notamment naître le dripping où la peinture remplie tous les espaces, l’OpArt qui joue sur les illusions et les perceptions, le Nouveau Réalisme qui utilise le déchet comme matière, le mouvement Fluxus où l’art se mêle à la vie, le Pop Art qui surfe sur une l’hyper consommation… Autant de mouvements artistiques dont Peter Knapp applique les codes. Les couleurs éclatantes et acidulés des fonds et des vêtements référent au pop art ; le jeu sur la géométrie et sur les motifs que crée la lumière évoque l’art cinétique ; l’opulence des motifs rappelle le dripping Peter Knapp collabore avec les artistes de son temps. Il leur rend hommage par des biais détournés ou plus directs, en jouant sur les textures ou comme lorsqu’il utilise une œuvre de CESAR pour magnifier deux ensembles de lingerie. Une manière d’affirmer encore une fois que les Arts, qu’ils soient appliqués ou non, sont poreux ! La composition de ses photographies et les mises en scène qu’il façonne rappellent la tradition picturale mais font également preuve d’innovation. C’est le cas de l’une de ses campagnes pour Cardin où il fait asseoir ses modèles sur des scellés de vélo, provoquant ainsi l’illusion qu’elles flottent. Lorsque Peter Knapp parle des vêtements qu’il a photographiés et des couturiers qu’il a connus et avec qui il a travaillé, il ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec une peintre, un courant ou un mouvement. Inspiré mais aussi inspirant, Peter Knapp nous fait revenir, par cette exposition, sur la vague de liberté qui fait soulever les jupes des filles et qui libère les mœurs. À deux mois du cinquantenaire de mai 68, elle est une jolie manière de replonger, par les images de modes, dans cette époque foisonnante !

G & D : Pour Elle, Saintes Marie de la Mer, 1960 – C : Pour Vogue, Rita Scherrer, Paris, 1967 – © Peter Knapp

Les à cotés 

Le parvis de la Gare de Lyon se pare de certains tirages de Peter Knap : les rues dansent sans aucun doute !

L’application « Peter Knapp » propose des contenus visuels et audios permettant d’enrichir la visite. Disponible gratuitement sur l’App store et Google Play.

Le livre Dancing in the Street, Peter Knapp et la mode, rédigé par Peter Knapp et François Cheval aux Editions du Chêne est en vente à l’accueil de l’exposition, en librairies et sur les sites qui proposent l’achat d’ouvrages en ligne.

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DANCING IN THE STREETPETER KNAPP ET LA MODE 1960-1970, jusqu’au 10 juin 2018
Commissariat : François Cheval et Audrey Hoareau (The Red Eye)
Scénographie : Vasken Yéghiayan
32 quai d’Austerlitz, 75013 Paris
Plein tarif : 5€ / tarif réduit : 4€

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.