« Personne n’a peur des gens qui sourient », un livre de Véronique Ovaldé

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A travers l’histoire d’une femme en cavale, Véronique Ovaldé tisse de beaux portraits de femmes au destin menaçant.

Gloria, jeune veuve, récupère précipitamment ses deux filles, Stella et Loulou, à la sortie de l’école. Direction l’Alsace, vers la maison de ses vacances d’enfance de Kayserheim. Elle souhaite plus que tout les protéger, et leur fait brusquement changer de vie. « Elle a fermé les volets côté sud comme elle le faisait toujours dans la journée – elle se doutait qu’il passait régulièrement devant l’immeuble. Elle voulait que tout ait l’air absolument normal. ça leur laisserait quelques heures d’avance ». Pourquoi ce départ soudain ? Que redoute-t-elle ? Que fuit-elle ? Tandis qu’elle tente d’éloigner ses filles du danger, elle se confronte elle-même aux fantômes (le père et l’amant, Simon), aux disparus (sa mère) mais aussi aux vivants qui ne cessent de la hanter (Giovannagelli, qui l’a élevée à la mort de son père). Et le danger n’est jamais loin…

La petite Loulou est ravie, transforme le jardin en un immense parc d’attractions animales et végétales. Sans portable, l’ainée râle, s’en prend à sa mère, revendique ses droits d’adolescente. Mais Gloria ne lâche pas. De quelle force Gloria est-elle habitée ? Comment cette mère, toujours aux abois, est-elle capable d’un aussi grand sang-froid pour défendre ses filles ? Telle une lionne, elle veille sur elles, et les protège. « Tout cela je le fais pour toi, je l’ai fait pour toi, pour vous, tu crois que je suis quel genre de mère, bordel de merde ? Tu me prends pour qui ? »

Veronique Ovaldé jongle entre le passé et le présent, pour conter la jeunesse de Gloria. Fille abandonnée par sa mère pour un dentiste, élevée par son père, esseulé, jetant son chagrin dans la fumée de cigarette, se laissant finalement mourir. Devenue alors serveuse dans le bar de son oncle Gio, elle fera la rencontre de Samuel. Ils sont jeunes, beaux et heureux. Mais le père de ses filles finit par périr dans des conditions mystérieuses. Est-ce pour cette raison que Gloria sourit au monde comme une désespérée ? « Mais quelque chose ici échappait à Gloria. C’était comme tenter d’attraper le tout petit fragment de coquille d’oeuf dans la préparation du gâteau, dans le blanc transparent et visqueux et sournois de l’oeuf brisé »

Ce roman noir, qui pourrait se lire tel un thriller, est parsemé de morts violentes : un incendie, une attaque de frelons, un suicide grâce à une boîte à musique… « Pourtant il y a beaucoup à craindre, lui rappelle la petite voix angoissée qui est cachée dans une minuscule case de son cerveau, ce n’est pas parce que l’on fuit un endroit sans laisser d’adresse que tout ce qui s’y est passé disparaît du même coup ». Mais Véronique Ovaldé les décrit avec une telle tendresse, et une pointe d’humour qu’on finirait presque par se dire que c’était pour la bonne cause. Jusqu’au dénouement, la romancière nous égare, nous mène en bateau, racontant la cavale de Gloria, dévoilant son passé, mais sans jamais nous guider vers le moindre indice.

Avec une écriture douce, pleine d’images, luttant contre les idées noires malgré la violence des situations, l’auteure de Soyez imprudents les enfants nous enchante avec son personnage, tendre, touchant mais aussi ambivalent.

« Personne n’a peur des gens qui sourient », Véronique Ovaldé, 270 pages, 19 euros