Après deux ans de travail, la compagnie Théâtre Déplié, sous une mise en scène d’Adrien Béal, nous présente une création collective autour de la notion de vérité et de sa fonction : perdu connaissance.

À travers une année, et avec six personnages, il sera donc question de vérité au sens pluriel du terme : non pas la vérité unique et absolue qui transcende les êtres et les choses, mais celles, plurielles, construites par les êtres sociaux. Des vérités qui permettent l’affirmation de soi et qui offrent une connexion à l’autre. Liants nécessaires à la compréhension et à la définition de son environnement.

Un cadre à définir

Difficile de comprendre exactement où le metteur en scène veut nous amener lorsque l’on balaie du regard la scène. Le décor, vastement impersonnel, signale tout de même que nous sommes dans un lieu de passage. Côté cour, nous reconnaissons le mobilier minimaliste d’une chambre et d’un petit coin cuisine. Une loge de concierge se dessine, et plus particulièrement celle d’une école, comme nous l’indique le filet de ballons et l’entassement des petites chaises en bois. C’est dans ce réduit qui laisse au centre un grand espace neutre, que vont se croiser et s’affronter les vérités de six personnages tout au long d’une année.

Tout débute avec la rencontre presque sauvage entre deux femmes. La première vient de pénétrer de l’extérieur et cherche on ne sait quoi. La deuxième, manifestement déjà dans l’école, entre et s’arrête à la découverte de cette intruse. Les deux se jaugent sans mots dire. Puis une avalanche de phrases emplit le lieu, l’étrangère prenant d’assaut l’espace muet pour établir sa vérité. Sa soeur, la concierge, aurait eu un malaise en faisant ses courses et l’hôpital aurait appelé pour que l’on vienne déposer ses papiers d’identité. Ceux-là même qu’elle s’échine à trouver dans la loge après avoir parcouru des centaines de kilomètres avec une voiture de location. La directrice de l’école, sceptique au début du discours, va faire le choix de la croire, laissant aux spectateurs la charge du doute. Voilà pour l’élément déclencheur. Vont s’adjoindre alors au cours des différents épisodes ponctuant l’année, le mari de la directrice, le compagnon/ex-compagnon de la soeur, la troisième soeur sortie fraîchement de prison et un parent d’élève. Rien qu’avec cette communauté nous aurons ici moult exemples du besoin d’énoncer, de comparer et de définir des vérités établies comme repères : qu’est-il réellement arrivé à la concierge ? Qu’a fait sa soeur condamnée ? Peut-on la réinsérer en lui donnant le poste de sa soeur hospitalisée ? Quels usages peut-on faire de ce haut lieu de l’innocence ? Quelle est la fonction du mari de la directrice ? Peut-on divorcer de son enfant ? L’autorité nuit-elle à la communication avec l’enfant ?

crédit images : Kim Lan Nguyen Thi

Un chantier en manque de structure

Fort de cette interrogation sur les dispositifs de vérités, et pouvant « interroger la représentation théâtrale et son langage », le Théâtre Déplié s’est lancé dans un chantier d’envergure, qui malgré deux années passées à créer une forme autour de cet imposant fond, semble encore abscons. Sans le livret distribué à l’entrée du théâtre et les extraits de la note de mise en scène où sont cités les noms de Michel Foucault et de Jacques Rancière, difficile en effet de percevoir exactement où veulent en venir ces six personnages. Pour autant, ceux-ci sont bien présents et caractérisés individuellement – nous sentons ici la liberté laissée aux comédiens – mais à de rares exceptions près, leurs questionnements et leurs échanges nous paraissent trop anecdotiques voire étrangers. Au milieu de ces dialogues qui pêchent par leur manque de lien avec une réalité – que ce soit celle du spectacle ou celle plus globale de la vie – seules deux interrogations semblent tangibles : celle concernant la notion de divorce entre la mère et l’enfant, et celle autour du statut de la concierge maintenue en vie par des machines. Autrement dit, les échanges des personnages autour de ces vérités peinent à trouver de l’écho sur scène et chez le spectateur. En souhaitant « libérer la fiction en veillant à ce qu’il n’y ait pas dans le spectacle une entité surplombante aux acteurs qui serait l’intrigue », Adrien Béal a pris le risque de construire un spectacle a-narratif dont les enjeux pourtant humains ne réussissent pas à créer des résonances.

crédit images : Kim Lan Nguyen Thi

Séduit par les recherches sociales sur les dispositifs de vérité qui trouvent de si puissants échos et développements au théâtre – Luigi Pirandello en est un parfait exemple -, le Théâtre Déplié ne réussit malheureusement pas à s’affranchir des textes pour créer une expérience réflexive. Ajoutant à cela une méditation sur le statut du spectateur dont on a du mal à percevoir les effets, perdu connaissance nous présente finalement six personnages en quête d’unité.

perdu connaissance
Conception Théâtre Déplié
Mise en scène Adrien Béal
Avec Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Etienne Parc et Cyril Texier

En tournée aux Subsistance à Lyon du 18 au 20 mars 2019, à l’Hexagone de Meylan du 26 au 27 mars 2019, au TANDEM Scène nationale Arras-Douai du 3 au 4 avril 2019, à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône du 9 au 10 avril 2019

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Gastronome de bons mots j'aime à les déguster en salle, sur scène ou au coin du feu. Que le menu des curiosités s'annonce !