Perturbé par une image de son père à Marseille, sous l’Occupation, Régis Jauffret réinvente la vie de son père, effacé et peu aimant, en un destin plus courageux et romanesque.

Il y a deux ans, Régis Jauffret regardait un documentaire sur Vichy, et là il y reconnait subitement son père, sortant menotté par deux agents de la Gestapo de l’immeuble dans lequel il a passé toute son enfance. D’après le journaliste, ces images ont été tournées en 1943. Choqué, inquiet, il n’avait jamais eu connaissance de cet épisode important de la vie de son géniteur, ni qu’il ait eu à avoir affaire à l’occupant dans sa vie. Ce père, était-il un collabo ? Un résistant ? Un comédien ? Mais cet événement n’a jamais été évoqué dans la famille. « Moi, le conteur, le raconteur, l’inventeur de destinées, il me semble soudain avoir été conçu par un personnage de roman. »

Ce qui est sûr, c’est que ce « papa », devenu sourd très jeune, qui a passé une grande partie de sa vie abruti par un neuroleptique, était peu présent, effacé et avare en affection. Alfred Jauffret semblait coupé du monde, privé de communication, insensible aux autres. Et ce n’est guère le père dont rêve un enfant.

Qui est le père

Régis Jauffret décide alors de lui consacrer un livre et enquête sur ce père « géniteur », en recueillant des témoignages auprès de sa famille encore vivante ou en consultant des archives. « Nous avions si peu parlé, si peu fait de choses ensembles et il ne m’avait jamais donné l’impression d’être un homme dont en cas de nécessité je pourrais espérer le moindre secours. J’avais dû me contenter dans mon enfance d’un petit bout de papa ». Petit bout par petit bout, il comble ce vide, cette absence de père et redonne chair à cet homme mêlant ses propres souvenirs à ce qu’il aurait aimé partager avec lui.

Pour combler le vide, l’écrivain se force à imaginer l’impossible. Alfred a-t-il dénoncé ses voisins ? Etait-il un héros modeste ? A t-il été torturé ? « A chaque fois qu’on se souvient le souvenir se modifie alors que la photo est une imbécile qui ne change jamais d’avis. Comme si le passé était du présent gelé, alors que notre passé est vivant tant que nous le sommes encore nous aussi ». Régis Jauffret réinvente la vie de son père. A l’aide des confidences de sa mère, il le suit lors de sa rencontre avec sa mère, durant son voyage de Noce à Florence et à Rome, lors de l’emménagement dans l’appartement familial… Fatalement, il le redessine, lui offre une seconde jeunesse et une destin de substitution, plus romanesque.

En perpétuelle quête de la vérité, Régis Jauffret signe un ouvrage très personnel et nous offre une déclaration d’amour tardive, comme infantile.

« Papa », Régis Jauffret, Edition Seuil, 208 pages, 19 euros