mardi, février 25, 2020
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« La femme révélée », un livre de Gaëlle Nohant

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Gaëlle Nohant livre un magnifique récit autour d’une photographe américaine en pleine émancipation et nous fait voyager entre la France et les Etats-Unis dans les années 50-60.

Paris, 1950. Eliza Donneley, une Américaine de 31 ans, a quitté brusquement Chicago, sa vie, son mari et son enfant chéri. Sur elle, seulement quelques affaires personnelles, son Rolleiflex et une photo de son petit garçon. « Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi ». Dans cette ville nouvelle, elle doit se réinventer, et finit par devenir Violet. Hébergée dans un hôtel de passe de la capitale, elle fera la rencontre d’une prostituée grâce à qui elle trouvera un travail, garde d’enfants.

Derrière la photo

A travers l’objectif de son Rolleiflex, elle découvre la ville, l’apprivoise et part à la découverte d’un nouveau Paris, celui de l’après-guerre qui célèbre le renouveau, la vie et les petits plaisirs du quotidien. Mais pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie ? Comment vivre déchirée par le manque de son fils ? Pourquoi ne peut-elle pas revenir vivre à Chicago ? « Mais la vérité, c’est qu’il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s’échapper qu’en détachant des morceaux de soi. »

Ce roman est un pur bijou de documentation. Gaëlle Nohant revient sur la ségrégation en Amérique dans les années cinquante : abus de pouvoir, ghettos, racisme, exil vers le Sud, tueries… Tandis qu’on découvre un Paris renaissant, d’après guerre, on plonge dans une ville, Chicago, qui tente de se battre pour la liberté de chacun, demandant le droit pour tous et l’égalité des hommes, peu importe leur couleur de peau. « A Chicago, c’est l’inverse, on ne courtise que le futur. Comme s’il fallait oublier le sang pour bâtir la ville, ce sang venu de tous les coins du monde se mêler à celui des abattoirs. On se hâte de détruire pour reconstruire de nouveaux symboles de fierté et de puissance, toujours plus hauts, plus arrogants. » Comme pour ses précédents romans, l’autrice s’est questionnée et documentée grâce à des lectures, des témoignages et ses propres séjours, nous permettant de découvrir à ses côtés ces paysages urbains.

Un destin hors norme

Vingt ans plus tard, en 1968, Violet sera de retour à Chicago. Dans cette ville chauffée par le mouvement des droits civiques, l’assassinat de Martin Luther King et la guerre du Vietnam, retrouvera-t-elle son petit garçon ? Partie à la recherche de son fils, elle n’hésitera pas à prendre tous les risques pour photographier les émeutes qui font rage. « Il y a une forme d’ivresse à ne plus devoir rendre de comptes, décider de ses priorités, subvenir soi-même à ses besoins. Du plus loin que je me souvienne, la solitude m’a toujours manqué, comme on aspire à des montages quand on grandit dans la trame serrée des villes ». Quels que soient les sacrifices, toute sa vie, elle aura su vivre libre, et s’émanciper en tant que femme et artiste, dans un monde où les femmes n’étaient encore que « femme de ».

Gaëlle Nohant signe un magnifique portrait de femme engagée, qui lutte pour sa survie, à la découverte d’un nouveau pays mais qui ne cesse de penser à son retour. Emancipée, battante, elle saura prendre en main son destin et l’utiliser pour défendre le droit, l’égalité et la solidarité.

« La femme révélée », Gaëlle Nohant, Edition Grasset, 384 pages, 22 euros