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« Les Bordes », un livre d’Aurélie Jeannin

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Aurélie Jeannin ouvre, avec ce deuxième roman, une porte sur la parentalité, l’amour et les craintes, sur fond de drame intime. Un roman parfois dur mais dont l’honnêteté sur la nature humaine désarçonne.

La narratrice et ses deux enfants, Hilde et Garnier, sont sur la route. La mère est épuisée, les enfants font du bruit, se bagarrent. Ils sont en demande constante. En demande d’attention, en demande d’autre, en demande de ce qui vient ensuite. Et c’est ce fil qui sous-tend la totalité du roman d’Aurélie Jeannin : une femme qui n’en peut plus d’être mère, qui ne peut plus regarder vers l’avant, retenue par un drame dans son enfance et une famille trop lourde à porter.

Une intrue aux Bordes

Brune est juge d’instruction. Dans son métier, elle rend la justice et est respectée pour ses jugements. Mais les mécanismes qu’elle a mis en place pour se protéger face aux atrocités de son métier n’ont pas de prise sur sa vie personnelle, elle a l’impression de ne rien contrôler, surtout depuis que ses enfants sont nés : tout autour d’eux est danger. Ils pourraient prendre froid ou mourir de chaud, tomber et que leur blessure s’infecte, ou encore se faire kidnapper. Brune n’en peut plus de s’inquiéter pour ses enfants, et n’a plus l’impression d’exister en tant que femme. Elle n’est qu’inquiétude et n’y voit pas de fin. « C’était ce qui avait fondamentalement changé depuis que ses enfants étaient là : même quand l’envie qu’ils ne le soient plus était satisfaite, il était impossible d’être plein et entier. Même quand ils n’étaient pas là, ils étaient là. Ses enfants étaient nés pour toujours. Ils existaient. Elle ne pourrait plus jamais les soustraire à sa vie.« 

Et ce week-end, c’est le séjour annuel aux Bordes, dans ce qu’on comprend être sa belle-famille. Ce sont deux jours en famille, à la campagne, à pêcher et à pique-niquer, mais pour Brune, ce sont les deux jours les plus difficiles de l’année. Et après un voyage en voiture compliqué avec ses enfants, les lecteur.rices comprennent pourquoi : elle n’est pas acceptée dans la famille de son mari. Elle se sent jugée jusque dans sa capacité à être mère, et les angoisses qui sont son quotidien depuis la naissance de ses enfants deviennent plus pressantes. En colère, elle sert les dents pendant les deux jours et tente de garder la face – bien que personne ne semble même faire attention à ça. Ne pas appartenir à ce tout, à cette famille, détruit Brune et réveille des douleurs qu’elle avait tenté d’enfouir au plus profond de ses souvenirs.

« Etre mère sans l’être »

« Ses enfants gonflaient son corps à elle d’une superbe qui la rendait meilleure, plus solide, plus forte. Bien que fissurée de partout, prête à exploser à tout moment, de rage ou de tristesse. Elle était un million de couteaux affutés, prêts à en découdre avec l’assaillant. » Ses enfants sont à la fois sa force et sa faiblesse. Hilde, sa façon d’admirer sa mère plus que toute autre chose et de rejeter son petit frère, et Garnier, son petit qui tente d’attirer l’attention de sa grande soeur et de lui prouver sa valeur. Ses enfants ont sauvé Brune. Ils lui ont permis d’ouvrir une nouvelle page de sa vie, et de laisser derrière elle l’événement traumatisant de son enfance qui l’a rendue incapable de distinguer les visages. Un événement qui semble être la source de sa culpabilité et qui la hante au point de s’interroger sans cesse sur le fait d’être capable – d’être femme, d’être mère, d’exister.

Aurélie Jeannin construit un personnage dur mais si humain, chez laquelle toute légèreté semble avoir disparu et qui ne se le pardonne pas. Culpabilité et épuisement se battent contre un amour incommensurable pour ces enfants, rendant son quotidien une lutte sans merci qu’elle ne peut remporter. Elle ne peut être heureuse dans un monde où tout peut arriver à ses enfants – mais sans eux, elle n’existe pas. « Etre mère sans l’être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d’une angoisse qui l’empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer.« 

Les Bordes est un roman sensible sur la maternité, la famille et le poids du passé, qui ne cesse d’étonner au fil des pages. Un récit très construit et honnête qui reste en mémoire.

« Les Bordes », Aurélie Jeannin, Editions HarperCollins France, 224 pages, 17€