lundi, août 19, 2019
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Rentrée littéraire : « Le corps d’après » de Virginie Noar

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Premier roman difficile sur la grossesse et l’accouchement, Le corps d’après donne à voir des vérités qu’on ne dit encore que trop peu sur les angoisses d’une femme enceinte et son rapport au corps médical.

Dans un enchevêtrement de chapitres qui suivent la première grossesse d’une jeune femme, ses angoisses, ses peurs et ses joies, mélangés à des chapitres plus sombres, en italique, qui évoquent des souvenirs d’enfance de la narratrice, Virginie Noar brise de multiples tabous liés au corps des femmes, et parfois plus largement à la place qui leur est donnée dans la société. On y parle d’objectivation du corps féminin en simple système reproductif, de violences sexuelles, de consentement médical et de désir.

« C’est que du bonheur »

La narratrice, sans nom et qui s’exprime à la première personne, partage avec le lecteur toutes les émotions qu’elle ressent pendant sa grossesse. Et il est difficile dès le départ de faire la distinction entre ce qu’elle ressent réellement et ce qu’elle pense qu’on attend d’elle qu’elle ressente : les normes de la société semblent souvent l’emporter sur son instinct personnel. Ainsi, elle ne cesse de marteler – peut-être pour s’en convaincre elle-même – que cette grossesse et sa maternité la rendront « convenable », comme si le but ultime d’une femme, aux yeux de la société, était d’enfanter. Mais à ces pensées se rajoute aussi l’angoisse d’être une bonne mère et d’élever son enfant comme l’entend la société. Le lecteur ne peut s’empêcher de vivre avec la narratrice ses angoisses grâce au rythme de l’écriture de Virginie Noar : des phrases à la ponctuation particulière, hachée, qui casse le rythme et mime la respiration saccadée et difficile de la narratrice.

Les angoisses sont aussi accompagnées de réflexions sur le désir sexuel, sa naissance dans le corps de la narratrice, et le rapport qu’elle a entretenu avec lui jusqu’à présent. Et il est fascinant de voir à quel point le désir revêt un aspect politique et normé qui dirige, à leurs dépends, la vie des femmes. « Mon corps est devenu érogène, sans mots pour le dire, juste quelques fourmillements dans le bas-ventre pas encore réfréné par la morale. Il y a eu. La naissance d’un désir pas encore censuré par l’apprentissage des cordes de mon espèce. Femelle.« 

Virginie Noar nous parle aussi de violences. De viols, d’abus et des formes de violences que les femmes s’infligent à elles-mêmes pour exister, pour trouver leur place dans la société – ou à sa marge. Là encore, les peurs et les angoisses sont omniprésentes, mais elles sont en quelque sorte rationalisées, ce qui leur donne à nouveau une réelle force politique. « Je ne suis pas femme pénétrée quand elle était petite fille. Juste le corps relique d’hommes éreintés d’un désir insatiable, celui de posséder mon corps de petite fille obéissante, laissée sur le carreau avec la peur en bas du ventre.« 

Douleurs

Le rapport de la narratrice au corps médical durant sa grossesse est lui aussi exploré par Virginie Noar. On y apprend les sentiments de la jeune femme face à des médecins qui ne prennent pas toujours la peine d’expliquer à leur patiente ce qu’ils vont faire, ni ne lui demandent sa permission avant d’exécuter des gestes médicaux, qui l’assaillent d’instructions comme si elle n’était qu’un numéro dans un troupeau de femmes enceintes à qui on aurait retiré tout libre-arbitre et qu’on enfermerait dans un carcan de normes. « Je souffre de ma soumission au système médical, normé et exigeant, qui ne fait pas confiance à mon corps de femme sous prétexte que. Qui ne supporte pas d’entendre crier trop fort dans ce monde silencieux où nous marchons en rang, sagement, les yeux baissés, civilisés, empruntés.« 

Les parties les plus douloureuses à lire – mais non moins capitales – de ce premier roman sont sans aucun doute celles où Virginie Noar s’attelle à l’accouchement de son personnage. L’individualité et les volontés de cette femme qui découvre en même temps qu’elle est enceinte la puissance d’un corps qui crée, sont niées par un corps médical qui la méprise et veut la faire entrer dans le rang. Que de paragraphes magnifiquement écrits qui exposent les couleurs aussi bien physiques que morale qu’expérimente la narratrice en ce qui est censé être le plus beau jour de sa vie. Et le traumatisme qui reste.

Consentement médical, violences gynécologiques, rapport aux femmes enceintes et à la maternité, Le corps d’après regorge de réflexions importantes pour penser les femmes dans leur diversité, leurs particularités et ne pas plus céder à la tentation de les objectiviser en machines à reproduire. A faire lire aux hommes qui nous entourent !

« Le corps d’après », Virginie Noar, Editions François Bourin, 256 pages, 19€