A l’occasion de la sortie de sa première fiction, « Mimosas, la voie de l’Atlas », le 24 août prochain, Oliver Laxe nous raconte avec passion sa vision du monde, de la foi, du cinéma et, par extension, de l’Homme. 

Tranquillement assis, jambes croisées et regard franc, Oliver Laxe se lève avec une souplesse féline pour nous saluer. Le réalisateur Franco-Espagnol, désormais basé au Maroc, irradie d’une sérénité qu’il est rare de voir dans les yeux les plus communs; les contours de cette silhouette immense (il dépasse les deux mètres) s’affirment avec douceur, du gilet de costume porté à la cool au jonc d’or qui lui ceint le bras et auréole un discret tatouage. D’emblée, l’ouverture est de mise, malgré un soleil gris que la philosophie et la joie du réalisateur finiront vite par éclipser.

Oliver, parlez-nous un peu de vous ! Votre enfance, vos origines, votre trajectoire…

Petit, j’ai passé beaucoup de temps à Paris. Je me sens comme chez moi quand j’y reviens, comme ces derniers temps pour la promotion du film. Ensuite, mon père a été muté à Barcelone pour un travail, mais cela n’a pas fonctionné et nous avons donc déménagé sur nos terres d’origine, en Galice. A l’écart de la ville, on remarque que les gens sont plus en orbite (une notion qu’il nous expliquera plus tard) , plus libres, plus ouverts. Après mes études, j’ai décidé de quitter l’Espagne pour Tanger, au Maroc. Je me suis récemment déplacé vers le sud du pays, où j’ai tourné Mimosas.

Qu’est-ce qui vous a attiré au Maroc particulièrement ?

C’est un pays magnifique, avec des paysages impressionnants. Le Maroc est très prolifique pour les artistes, qui y sont reconnus et accueillis avec gratitude. Aussi, et surtout, c’est un pays dans lequel la tradition est très importante.

Pourquoi la tradition vous intéresse-t-elle ? 

Le monde a tendance à se détacher de plus en plus de ses traditions, qui permettent pourtant de se reconnecter aux origines, à une foi intacte. Elles permettent de se concentrer à nouveau sur une vision ésotérique du monde, alors que ce dernier devient à mon sens de plus en plus exotérique. Je m’intéresse particulièrement au lien qui unit tradition et modernité, qui peut parfois créer des mélanges incroyables, du monstre d’horreur à celui de beauté. Je pense que dans le contexte du monde dans lequel on vit, il faudrait renouer avec le Djihad, pas celui des terroristes, le djihad au sens fort, au sens de « faire un effort dans le chemin de Dieu ».

Vous parliez tout à l’heure d’êtres en orbite. En orbite autour de qui ? De quoi ? 

Des êtres qui sont orbite autour de La Source, de Dieu, vous l’appellerez comme vous voudrez… Des êtres humains qui arrivent à se recentrer, à mettre de côté l’ego, à le polir, le purifier. Beaucoup d’Hommes (et de réalisateurs) ont perdu le fil, se noient dans un trop plein d’ego. J’essaie d’éviter cela au maximum. Pour moi, l’enseignement de la foi tient justement en cette maxime claire qu’il tente de transmettre : mener une vie simple.

En parlant de foi : comment avez-vous construit le personnage mi-bouffon/mi-sage de Shakib, envoyé par Dieu pour aider Ahmed dans son trajet au coeur des montagnes de l’Atlas ?

Le personnage de Shakib est un joué par Mohamed Shakib Ben Omar, que j’ai rencontré dans un café à Tanger et qui est devenu mon ami. On peut dire que j’ai appris à diriger en dirigeant Shakib, et que tout son personnage a été écrit en pensant à lui. Je l’ai choisi car sa beauté et son innocence m’ont beaucoup ému. Dans le film, il incarne cet archétype de l’idiot sage que l’on connait tous, le Quixote en Espagne, Nasr Eddin Hodja pour les musulmans, L’idiot de chez Dostoïevski… Il est celui qui guide en même temps qu’il divertit, celui qui est sérieux sans l’être.  Aussi, et comme les plus grands guides, il est celui qui déconcerte par sa paroles, qui renverse l’appréhension évidente du réel. On ne le comprend pas forcément mais sa parole donne à réfléchir. Je ne sais pas si vous vous souvenez mais à un moment, il dit à Ahmed que si les mules ne peuvent traverser les montagnes alors elles voleront au-dessus.

Shakib serait donc un guide pour Ahmed ?

Pas exactement. Ahmed est un brigand, un bandit. Shakib ne va pas le guider dans une direction, il va plutôt, par son comportement, par son rayonnement, révéler à Ahmed ce qui se trouve déjà à l’intérieur de lui. Il est par sa présence seule un vecteur de changement chez les autres. Le film témoigne en cela d’une conversion à la foi, il est un film de conversion. Ahmed s’ouvre au monde grâce à Shakib. J’aime profondément ce personnage, même si mon préféré reste celui interprété par Ikram Zelaoui, qui, comme son personnage, est sourde et muette. La communication a parfois été difficile avec elle, mais elle a une profondeur singulière. Puisqu’elle ne parle pas, elle a accès à un monde d’expression d’un tout autre niveau. De toute façon, je pense que parler ne sert à rien.

Parler ne sert à rien ? Pourquoi ?

Car tout est déjà dit quand l’on regarde bien autour de soi.

Filmer les paysages était-il un moyen pour vous de filmer ce silence ?

C’était surtout un moyen de filmer leur beauté. Mais comme le disait Robert Bresson dans un aphorisme, ce ne sont pas tant les images qui comptent que les interstices qui les relient les unes aux autres. Les interstices, les marges qui témoignent du rapport que les images entretiennent entre elles.

Vous aviez une intention particulière en tournant ce film ? Psychologique, mystique ?

Non, je n’avais pas d’intention claire pour Mimosas, car si le film ne dépasse pas le cinéaste, quel est l’intérêt ? Il ne s’agit pas de comprendre le cinéma, de toujours essayer de trouver un sens derrière les images. Il faut les laisser nous imprégner, nous bouleverser. C’est ce que j’aime dans le cinéma : ses textures, ses reliefs qui m’ont transcendentalement et personnellement transformé.  Il faut appeler les gens à voir, plus qu’à nécessairement comprendre. Pour vous donner un exemple, j’anime un atelier de cinéma au Maroc. Et, une fois, à la sortie d’une ballade, je demande aux gens qui suivent mon cours de me dire quels arbres ils ont pu voir… Et aucun n’a été capable de me répondre car personne n’avait vraiment regardé !

Après avoir tourné un film aussi complet, quels sont vos futurs projets ?

Pour mon prochain film je voudrais être plus libre, travailler un peu à l’écart d’un cadre budgétaire et temporel précis. Je travaille actuellement sur un road-movie qui aura pour destination le Nicaragua, avec pour personnages principaux deux soufi et deux punks qui tentent de rejoindre une fête. Mais ils ne la trouveront jamais, car il n’y en a pas : La destination importe peu face à la richesse du chemin.

Mimosas sortira dans les salles le 24 août prochain.

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Amoureuse de grands espaces, de cinéma et de littérature, je parle beaucoup mais je parle culture !