Dans une scène hexagonale à la recherche de nouveauté, Odezenne a toujours fait figure d’ovni. Voilà dix ans que les trois garçons bordelais ont débarqué avec un univers décalé qui mêle samples atmosphériques, voix dépouillée et paroles crues. Entretien avec Jacques. 

Loin des standards du genre, Odezenne propose des mélodies qui allient le verbe et le style, à mi-chemin entre le rap ambient et l’électro mélancolique. Leur quatrième album, « Au Baccara » perpétue cette esthétique âpre et lancinante en nous parlant d’amour (Nucléaire), d’ivresse (Bébé) d’urgence de vivre (Lost) ou encore de drogue (En L). Lucides mais jamais cyniques, acides mais toujours joueurs, Alix Caillet, Jacques Cormary et Mattia Lucchini brouillent les pistes avec agilité. 

« Des ombres aux couleurs d’elle me collent comme un miel d’enfant »
(Odezenne, Lost)

Il paraît que vous avez composé vos textes à quatre mains sur Google Doc, c’est vrai ? 
Sur ce disque-là, on a composé à quatre mains en temps réel : c’est une expérience assez étrange parce que l’écriture est quelque chose de très personnel, et t’arrives à mettre l’ego de côté et a travailler pour quelque chose d’autre, de central. Ça permet aussi de relâcher la pression, de faire des blagues… On s’améliore mutuellement, et on s’amuse beaucoup.

C’est un peu comme un cadavres exquis ? 
Avec les cadavres exquis, tu ne sais pas ce qu’écrit l’autre, alors que là, c’est encore plus poussé : quand je lis une phrase, ça me donne déjà une autre idée pour écrire d’autres couplets, d’autres quatrains.

Est-ce que tu conçois le rap comme un exercice de style ?
Je dis souvent que l’écriture est mon jeu favori. Avec cette histoire de Google Doc, on a vraiment le sentiment de s’amuser, que ce soit profond ou pas profond. Pour Alix et moi, l’important c’est de jouer avec les mots, les idées, les émotions.

C’est quoi le plus important : le sens, la technique ou le style ?
Le plus important, c’est ce qu’il y a entre les rimes.  C’est pas la rime qui fait le « vers fort » à mon sens. C’est ce que ça raconte, ce que ça fait ressentir : la musique, c’est de l’impression.

Il y a d’abord la musique, ou d’abord les mots ?
La musique arrive en premier et après c’est les mots, selon l’humeur du jour.

Qu’est ce qui vous traverse quand vous écoutez vos premiers albums ?
Autant te dire la vérité, on ne les écoute plus parce qu’on les connaît par cœur ! Quand on fait un disque, on l’écoute beaucoup et après on le laisse. Je me dis plein de choses différentes mais je ne sais pas… je pourrais répondre à ça quand j’aurai soixante-dix ans !

Est ce que chanter c’est une prise de parole ?
Ouais, c’est une prise de parole parce qu’il y a des gens qui sont capables de te traverser avec le chant. C’est « double gâteau », ou double paye quand t’arrive à faire rencontrer ton ressenti avec mec ou la meuf  qui chante. Une prise de parole n’est pas forcément quelque chose d’engagé !

C’est quoi « un bon son » pour toi ?
Je pense que c’est un son qui te fait ressentir quelque chose sans que tu te poses la question si ça pourrait être bon techniquement, en termes d’assonances ou d’allitérations. Une bonne chanson, c’est peut-être comme une rencontre : c’est celle qui vient au bon moment.

Vous pensez que le rap se porte bien ?
Il y a des choses formidables aujourd’hui. On a accès au matériel informatique pour pas énormément d’argent, on peut faire de la musique sur un téléphone ou dans sa chambre, c’est exceptionnel. Le rap se porte bien, il suit sa route, il y a plein de nouveauté, il s’ouvre à d’autres formats, d’autres formes !

On a souvent qualifié Odezenne de « rap à textes ». Vous pensez qu’il y a une « filière littéraire » du rap ?
Je pense qu’il y a une filière littéraire dans toute la musique, que ce soit en français ou en anglais, et pas seulement dans le rap ! Enfin il y a aussi une filière mathématique avec tout ce bruit autour des chiffres, des ventes… Mais quand t’as envie d’écrire, que tu sois au lycée ou universitaire, c’est quelque chose de naturel. C’est le fait de lire, d’écrire et de « dire » qui fait la filière.

Vous êtes ironiques mais jamais cruels, critiques mais pas désabusés… C’est important l’humour pour vous ?
Ouais, c’est l’entre deux. On peut pas dire aux gens que c’est des connards ! L’humour c’est enlever un peu de gravité aux choses parce que ce n’est que de la chanson. Autour de nous il y a plein de choses très graves mais on ne veut pas être cyniques, juste un peu ironiques parce qu’il y a plein de contradictions dans le monde.

Dans cette allégresse se dessine aussi le thème du jeu. C’est ce qui a donné son nom à l’album…
Le « Baccara » est plutôt un jeu de stress dans les petits salons du casino. Tu joues contre ou avec la banque : c’est un peu comme un mode de vie. Ça veut dire « on verra », c’est laisser la place à la chance,  au hasard au milieu de nos vies. On est dans une société ou il faut toujours gagner. Mais Mandela disait que « soit on gagne, soit on apprend ».

Il y a aussi des titres plus sombres. « Dans une époque sans ordre, le chaos est une évidence » dites-vous…
Un album, c’est une photographie de la vie : il y a des moments cool, des moments où tu as envie de rire, des moments difficiles… On reflète ce qu’il se passe, avec des hauts et des bas.

Quel est le « rythme de croisière » d’Odezenne en tournée ?
A Bordeaux, on est trois, alors qu’en tournée on est neuf : c’est comme une famille. C’est le camion, arriver dans les salles, attendre, boire des coups, faire la fête et il y a une heure et demi de concert, qui est le moment pour lequel on prépare tout. Il y a beaucoup d’émotions.

Mais ça ne finit pas par être lassant ?
Non, on vit des moments exceptionnels et jouer c’est dingue de jouer  pour des gens qui sont là pour ça. Tu partages un moment où tu emmènes les gens en voyage, t’es comme un conducteur de bateau, c’est indescriptible. C’est comme essayer de décrire quand on fait l’amour : il n’y a pas de mots à mettre là-dessus !

« Au Baccara », c’est l’album de l’ivresse ou de la gueule de bois ?
C’est l’album de l’allégresse. Tout s’est fait en été, la nuit, au milieu de nos potes et dans l’optique de s’amuser.
 
La musique, c’est un exutoire ?
Chacun a les siens. Disons que la musique, l’écriture, c’est plutôt un alibi pour rester ensemble. On est très amis et on s’amuse bien comme ça.


« Au Baccara« , disponible depuis le 12/10 (Universeul)
Odezenne sera en tournée du 8/11 (Nantes) au 20/12 (Bordeaux)

Site internet – Facebook

Odezenne © Edouard Nardon & Clément Pascal
SHARE
Entre Paris et Rouen, j'explore les territoires de la culture et de l'écriture. Membre de la confrérie des roux, des adorateurs de bière et des passionnés de musique.