Ancienne garde des Sceaux et auteure de plusieurs ouvrages littéraires, Christiane Taubira, à travers “Nous habitons la Terre” revient sur les thèmes qui ont teinté la société française ces derniers mois.

Ancien membre des gouvernements Ayrault (I et II) et Valls (I et II), Christiane Taubira avait marqué les esprits en démissionnant de ses fonctions en janvier 2016 affichant ainsi son désaccord profond avec la déchéance de nationalité. Avant de partir, elle s’était alignée pendant des mois durant aux côtés des frondeurs socialistes. Refusant toute stigmatisation ou politique d’exclusion, “Nous habitons la Terre” révèle les convictions d’une femme politique qui n’a eu de cesse de dénoncer les inégalités présentes dans la société française.

Au fil des pages, des références permanentes à l’Histoire convoquent tour à tour des économistes, philosophes, politiciens, chanteurs ou poètes ayant marqué les âges de leurs théories, découvertes et productions. Christiane Taubira propose à ses lecteurs une bouffée d’histoire en invoquant successivement Adam Smith, Max Weber, Rousseau en passant par Antoine de Saint-Exupéry, Ray Charles, Bob Marley ou encore Jean Ferrat, entre beaucoup d’autres. Liées aux sujets d’actualité, ces références font un pont entre passé et présent et permettent une lecture plus éclairée des faits.

La société selon Christiane Taubira

Comme à son habitude, Christiane Taubira nous a ainsi habitué à avoir une lecture réfléchie des événements et met ici en avant des discours de paix et de tolérance. La maman du mariage pour tous condamne sans sourciller les violences et inégalités perpétrées au quotidien en France ou ailleurs. Véhémences qui menacent peu à peu l’empathie des citoyens.

Crise économique, terrorisme, égalité des sexes, crise des réfugiés, reconnaissance de l’État palestinien, sont quelques-uns des thèmes colossaux qu’aborde l’ancienne ministre dans son ouvrage. Tout en mettant en garde les nouvelles générations contre le pouvoir naissant des réseaux sociaux, Christiane Taubira consacre plusieurs pages à un thème qui lui est cher : la laïcité. Elle revient ainsi sur l’attachement particulier qu’elle porte à un des piliers de la démocratie française et s’interroge ainsi, “et si la laïcité c’était bien plus et bien mieux que ces chicanes bruyantes dont nous abreuvent celles et ceux qui s’en croient les dépositaires exclusifs […] ?”. Et ce après avoir cité Louis-Napoléon Bonaparte, “l’Église chez elle, l’État chez lui”.

Dotée d’une écriture forte et très riche, son style est lyrique et les mots semblent être minutieusement choisis. Entrecoupées de poèmes, nombreuses sont les métaphores et comparaisons venant imager les phrases et rendant l’ensemble de l’œuvre plus poignante et saisissante.

Croire en la Gauche

Entre ces grands thèmes sociétaux, l’ancienne ministre de Manuel Valls, frondeuse durant ses derniers mois à l’Elysée, fait état des difficultés affrontées par le Parti socialiste. L’auteure revient particulièrement sur l’éventail politique français et la configuration politique traditionnelle bousculée par le mouvement En Marche! qui, en février 2016 se faisait déjà ressentir.

Malgré les embûches présentes sur la voie socialiste, Christiane Taubira revendique haut et fort son appartenance inconditionnelle à la gauche – écrit “Gauche” – et appelle son parti à se ressaisir et à se réarmer pour surmonter les défis qui s’imposent à lui. Au fil des lignes, elle fait part de toute sa détermination pour faire vivre la gauche.

« Appartenir à l’élite, naviguer dans les turpitudes du système financier national, européen, voire international, contourner les règles du système judiciaire, parasiter le système institutionnel, se percher sur le système administratif pour en tirer profit, monter à califourchon sur la République pour la dépraver, se vautrer dans toutes les libertés offertes par la démocratie pour tordre le droit afin de réduire les droits des autres ». Depuis toujours foncièrement opposée aux mouvements extrémistes, elle ouvre le feu sur le Front National bien que ce dernier ne soit jamais nommé de manière explicite. « Mener une vie de notable. Et se proclamer antiélite et antisystème ».C’est à coup de grandes tirades effrénées que l’auteure martèle sur l’extrême droite.

Lecture attentive

Si le style observé par Christiane Taubira est très poétique et lui permet d’évoquer de nombreux sujets avec une légèreté rarement croisée chez les femmes et hommes politiques, un vocabulaire soutenu et des tournures de phrases élaborées peuvent parfois donner lieu à certaines longueurs et dérouter le lecteur.

Truffé de références littéraires, artistiques, philosophiques, historiques, le ton du récit laisse à penser que les différents sujets abordés n’ont pas été balayés impulsivement du revers de la main par l’auteure. Les analyses avancées peuvent évidemment ne pas convaincre mais il est certain qu’elles ont été bel et bien pensées, méditées, critiquées, retravaillées, et qu’une prise de recul a été observée.

Ces multiples renvois historiques impliquent toutefois une lecture attentive qui suppose parfois d’effectuer quelques recherches annexes afin de mieux saisir les références. Il ne s’agit ainsi pas d’une lecture distrayante mais bien d’une réflexion de fond qui permet d’armer le lecteur qui pourra ensuite se faire sa propre opinion quant à la manière dont tous, nous habitons la Terre.

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Christiane Taubira, Nous habitons la Terre, Edition Philippe Rey, 128 pages, 9 euros

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