Joli mélange entre sonorités arabes, efficacité pop et chanson française, le nouvel EP de Nawel Ben Kraiem jongle habilement entre ses différentes influences pour nous livrer sept chansons entrainantes, poétiques et engagées.

Déjà en 2016, la voix grave et cassée de Nawel Ben Kraiem nous avait séduits sur son tout premier EP Navigue. Deux ans plus tard, la jeune franco-tunisienne est de retour avec un second disque plus abouti encore, plus pop aussi, sur le label Capitol (Universal). Par mon nom est un long EP de sept chansons sur lequel la chanteuse s’exprime davantage en français, sans renier la langue arabe que son timbre écorché fait résonner avec force et émotion.

Chez Nawel Ben Kraiem, musique du monde et chanson française se marient avec grâce, élégance et poésie. Sur des rythmes pour la plupart solaires et entraînants, la jeune femme  s’attache à raconter sa vision du monde, la détresse de ces « orientales désorientées », ces enfants « dérangés, dérangeants et mélangés » dans Dérangés, les migrations dans J’arrive, les injustices faites aux femmes dans Monde d’hommes, l’espoir d’une autre vie dans Mer promise ou encore ses états d’âme sur Par mon nom. Avec parfois la complicité d’Emilie Satt du duo Madame Monsieur ou celle de Mike IbrahimNawel Ben Kraiem a définitivement puisé dans ses fêlures, ses aspirations, ses colères et ses doutes pour écrire ces chansons personnelles qui abordent des thèmes universels. Une bien jolie surprise tout en finesse et en délicatesse, qui promet, on l’espère, un bel album à venir…

Trois questions à Nawel Ben Kraiem

Sur cet EP, il est beaucoup question de départ, de cheminement… Quel regard portez-vous sur votre propre parcours, de la Tunisie à la France ? Quels ont été les tournants importants ?
Nawel Ben Kraiem : Je grandissais en Tunisie avec un père tunisien et une mère française donc je pensais que la langue française – les codes etc – m’étaient familiers, d’autant qu’en Tunisie on me ramenait toujours par mon physique à une européenne, mais je me suis quand même sentie étrangère et décalée en arrivant ici : de la lumière du jour à l’ humour, en passant par les rapports entre les gens et le lycée… tout était à réajuster. Aussi, comme pour toute transition, il y a eu des galères d’installation. J’avais 16 ans, c’est un âge où l’on est comme des éponges et les deux premières années étaient donc assez chaotiques. Le bon côté est que j’ai eu intensément besoin de me réfugier dans l’art, dans la musique, dans le théâtre : je cherchais des lieux pour m’exprimer, pour rencontrer « l’ autre », pour vibrer ! 
Le deuxième tournant a été autour de la révolution tunisienne en 2011, où j’ai renoué avec la Tunisie en prenant part autant que je pouvais à des initiatives culturelles et associatives pour participer à l’élan qu’avait la jeunesse de « réinventer » le pays. Alors qu’avant cette période je chantais dans des groupes, je me suis mise à « oser » porter un « projet solo ». J’ai eu besoin de porter les chansons et de m’ adresser au public en tunisien et « en mon nom ». Comme je n’avais pas choisi de quitter la Tunisie, ayant simplement suivi le déménagement de mes parents, c’était apaisant d’y retourner avec mon « métier-passion ». 
Puis je suis revenue en France, y chanter et y mener des ateliers d’écriture avec des jeunes, et depuis je pense que j’ ai commencé à me dire que ce pays est aussi le mien, que ma double culture ne m’ empêche pas d’ avoir un regard sur ce qui s’ y passe, voire même que le regard et les voix des gens qui ont une double culture comptent énormément. Ce parcours entre ces deux pays s’inscrit dans une histoire qui est aussi celle de la France. C’est aussi pour cela que c était nécessaire pour moi de prendre d’avantage la parole en français dans ce dernier EP. 

En quoi cette double culture franco-tunisienne influence-t-elle votre manière de faire de la musique ? Et que vous ont apporté les différentes personnes avec qui vous avez collaboré sur ce disque ?
Ma double culture fait partie de mon ADN musical depuis toujours et de manière très instinctive au départ. Je chante dans les deux langues et même dans mon écriture en français, l’imaginaire arabe avec sa poésie et ses symboles est très présent. Dans les sonorités aussi j’utilise autant des sonorités urbaines pop, occidentales, que des instruments nord-africains. Pour la plupart des chansons j’arrivais en studio avec le texte et la mélodie sur un guitare-voix et des idées de direction. J’ai travaillé avec trois réalisateurs différents qui m’ ont apportée des « écrins » pop (Franck Autier), folk ( Yacine Azzegagh)  et urbain (Médeline). Et le musicien algérien Nassim Kouti, qui m’accompagne aussi sur scène, a joué sur tous les titres pour donner un liant « organique », en proposant des riffs de guitares électriques mais aussi de mandole et de guitare classique. Ils étaient tous très à l’écoute et « au service » de ma musique « hybride », et m’ont aidée à trouver de la cohérence dans toutes mes influences. 

Y’a-t-il des thématiques sur lesquelles vous êtes moins à l’aise pour écrire ou chanter ? Et d’autres sur lesquelles vous êtes intarissables ?
J’écris autant sur le monde qui m’entoure que sur des émotions intimes, mais sur cet EP j’ai d’avantage choisi les chansons qui portent mon regard sur le monde, peut-être par pudeur. Dans l’album il y aura aussi des chansons d’amour, des chansons qui parlent de solitude ou de moments de bascule dans un parcours d’un point de vue plus personnel.  Pour moi tous les sujets sont intarissables, ce qui est plus difficile est de trouver le bon angle, l’image ou la métaphore juste qui va marquer ou toucher. J’aime que les textes ne soient pas trop didactiques ou explicites et qu’ils laissent la place à l’imagination de l’auditeur. 

Nawel Ben Kraiem, EP Par mon nom disponible depuis le 28 septembre 2018
FB / Site officiel

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Journaliste, curieuse et amoureuse des mots, j'aime partager mes découvertes musicales et artistiques sur la toile.