Chef d’œuvre féministe publié aux Etats-Unis en 1982, cette fable fantastique inédite en France nous parle de libération des femmes par elles-mêmes, d’émancipation émotionnelle et sexuelle.

Dorothy est mariée et a tragiquement perdu son fils quelques années plus tôt. Elle s’ennuie toute la journée seule chez elle, n’a pas d’emploi et que peu d’occupations. Son mari Fred met les pieds sous la table quand il rentre le soir, commente le repas que Dorothy lui a préparé et ressort presque immédiatement – il a encore du travail prétend-il, ou bien il va voir son amante comme le soupçonne Dorothy.

L’apparition comme révélation

Mais un jour, son quotidien est bouleversé par l’apparition dans sa cuisine d’une créature qu’elle décrit comme mi-homme mi-grenouille. Il dit s’appeler Larry et avoir besoin de son aide car traqué par des scientifiques qui veulent pratiquer des expériences sur lui. Dorothy décide alors de le cacher chez elle, dans une pièce où son marie ne va jamais. Elle le nourrit – Larry raffole des avocats qu’elle se met alors à acheter par sacs entiers – et lui permet de sortir de la pièce pendant que Fred est au travail. Débute alors entre Larry et Dorothy une relation riche en découvertes pour chacun : tandis qu’elle lui explique la vie sur Terre et son fonctionnement, il lui fait découvrir sa sexualité, ainsi que ce que signifie véritablement le partage avec une autre personne. Alors que son mari l’ignore et ne fait pas attention à elle, Larry cherche à comprendre Dorothy, il est curieux de chaque chose qu’elle entreprend et de chaque sentiment qui l’anime.

Fable puissante dénonçant la place des femmes dans la société, Mrs Caliban décrit l’émancipation d’une femme, lente et graduelle, ainsi que toutes les problématiques liées au mariage. Bien que cette fiction ait été écrite au début des années 1980, tant de choses sont encore d’actualité ! La culpabilité de Dorothy liée à son adultère – alors qu’elle sait que son mati n’en est pas à son coup d’essai -, le rapport de la société à une femme qui a perdu son enfant – quel est donc son rôle si elle n’a plus d’éducation à transmettre -, ce qu’on attend d’une femme sans jamais rien lui proposer en retour. Fred pense son épouse si soumise et dépendante qu’il est incapable de seulement concevoir qu’elle puisse avoir une aventure, ou tout simplement quoi que ce soit à lui cacher. C’est seulement quand elle n’est pas à la maison pour lui servir son dîner un soir qu’il se soucie de ses occupations. Et quand il se lasse de son amante, il veut devenir dormir dans le lit conjugal qu’il désertait depuis plusieurs années.

Une métaphore pour une libération

Les virées nocturnes de Dorothy et Larry en voiture pour aller jusqu’à la plage ou la forêt e bambous, et l’adrénaline qu’elles procurent à Dorothy sont assurément les plus beaux passages écrits par Rachel Ingalls. Ils sont réellement les premiers pas de cette femme dans le monde, chaque fois plus assurés, et sa tentative de reprendre la place qui lui est due dans une société où les femmes doivent rester derrière leurs fourneaux. La construction du roman en phrases courtes et simples et sans aucun chapitre rend bien ce format de parabole : comme si l’histoire de Dorothy avait vocation à être lue d’une traite, racontée et répétée, pour que le naturel avec lequel Dorothy a accepté cette créature dans sa vie serve d’exemple à toutes celles qui n’en peuvent plus de ce carcan.

Mrs Caliban nous rappelle qu’il reste encore tant à faire en matière d’émancipation des femmes, et rejoint notre bibliothèque de livres féministes à conseiller à toute jeune fille pour survivre dans cette société patriarcale. Que chacune d’entre nous trouve sa créature métaphorique qui la libérera des rôles qui lui sont assignés !