Seuil publie une édition poche d’un classique de la littérature marocaine : Mon Maroc d’Abdellah Taia. Loin d’un Maroc carte postale, l’auteur nous entraîne dans l’intimité de son foyer, et partage avec nous et avec une grande générosité ses souvenirs d’enfance en famille, sa découverte de la littérature et son départ pour les universités européennes. 

Abdellah Taïa est un jeune marocain qui a vingt-cinq ans quand il arrive à Paris pour faire son doctorat de Lettres à la Sorbonne. Dès ses premiers mois en France, il ressent le besoin d’écrire les souvenirs de son enfance passée à Salé et compose un magnifique petit recueil de vingt-cinq histoires dédiées à sa mère, M’Barka. Mon Maroc est un voyage en enfance qui nous entraîne dans la vie d’une famille marocaine aux petits moyens et à la grande culture.

Abdellah Taïa nous partage les grands épisodes de sa jeunesse en apportant les nuances de la vie quotidienne de la fratrie de dix enfants. Il se souvient des trois jours de fête lors de sa circoncision, de sa rencontre solennelle avec son grand-père, du défilé de grands-oncles et de cousins, de sa première amoureuse à l’école et de la découverte de ses héros littéraires, comme Mohammed Choukri (Le Pain nu) ou Jean Starobinski. En moins de cent-cinquante pages, c’est un beau jeune homme à la personnalité affirmée qui se déploie sous nos yeux. 

Le récit d’une croissance

Si Abdellah Taïa devient une si belle personne, c’est surement parce qu’il a pris racine dans un foyer aimant et encourageant. Aussi, les pages les plus belles sont sans doute celles qui témoignent de la vie quotidienne de sa famille, notamment du sempiternel couscous maternel. « Rien à faire, elle n’en faisait qu’à sa tête : du couscous encore et toujours. M’Barka aimait le couscous bien mouillé, la semoule baignant dans la sauce. Le reste de la famille, à l’inverse, le préférait un peu sec. Elle le savait très bien et chaque fois elle nous servait son couscous noyé. On râlait aussitôt. » Derrière ces critiques et moqueries affectueuses, on entend bien que Taïa tient ce repas comme l’un des plus importants au monde.

Ce sont ces souvenirs de scènes familiales que va emporter Abdellah avec lui en partant étudier en Europe. Petit à petit, alors que le jeune garçon grandit, les références aux cultures étrangères prennent de plus en plus de place dans son esprit. Enfant, il est passionné par les acteurs Bruce Lee et Jackie Chan. Puis, ce sont les romans français qui vont le captiver, et la vie de l’institut culturel français de Rabat. Dans le récit de la construction identitaire d’Abdellah Taïa, l’appel de l’étranger se fait de plus en plus fort.

« Il y avait de la force en moi, croyais-je ; le désir de partir connaitre un autre monde était plus fort, j’étais décidé, convaincu. Mais à voir [ma mère] ainsi devant moi, belle et déplumée, grande et petite, je ne pus m’empêcher d’avoir un début de sanglot que j’ai étouffé sur le champ. » 

L’éveil d’une vocation littéraire

Cet appel de l’étranger est lié à la découverte de la littérature. Abdellah Taïa nous partage les différentes étapes de l’éveil de sa vocation littéraire. Il est souvent touchant d’entendre un auteur parler de son amour pour les livres. Mon Maroc ne fait pas exception, puisque Taïa, qui est né d’un papa fonctionnaire à la Bibliothèque générale de Rabat, consacre un chapitre à sa rencontre avec un des livres qui l’ont le plus marqué, Le Pain nu. 

« Au milieu d’un été torride comme on en connait toutes les années au Maroc, j’ai pénétré le monde de Choukri, j’ai franchi le seuil de sa vie. Avec émerveillement, avec compassion. Mes yeux dévoraient les mots, mon cerveau enregistrait toutes les images, tous les personnages. » 

Penser que Mon Maroc a été écrit par Taïa dès ses premiers mois à Paris, alors que son pays et sa famille lui manquaient, rend la lecture particulièrement émouvante. On sent bien que ce recueil est ancré dans une jeunesse semi-nostalgique, semi-époustouflée par les surprises de la vie. L’écriture, qui frise de temps en temps la maladresse, témoigne surtout d’une réelle volonté de l’auteur d’être le plus honnête possible dans la retranscription de ses souvenirs personnels.

À la fois récit de la vie quotidienne d’une famille marocaine et récit de la construction identitaire de l’auteur, Mon Maroc est un livre au charme fou. Une très belle opportunité de visiter le vrai Maroc et sa culture.

« Mon Maroc », Abdellah Taïa, Editions Points, 168 pages, 6,90€