Quand une affaire de kidnapping aux Etats-Unis datant des années 70 nous interroge sur nos convictions politiques, mais surtout sur la formulation de ces convictions : Lola Lafon nous entraîne dans la vie de trois jeunes femmes se débattant pour comprendre l’affaire « Patty » Hearst.

Le 4 février 1974, la jeune Patricia Hearst, fille d’un magnat de la presse américain, est enlevée par la SLA, l’Armée de Libération Symbionaise. L’affaire émeut rapidement toute l’Amérique, qui se passionne pour cette jeune fille, victime des méthodes peu orthodoxes d’un groupuscule d’extrême-gauche.

Victime ou coupable

Cet enlèvement est le départ du roman de Lola Lafon, qui s’ancre dans le réel d’une affaire complexe qui a secoué la presse et la société américaines pendant plusieurs mois au coeur des années 70. L’issue de ce kidnapping n’est pas un mystère pour le lecteur, mentionnée dès les premières pages : Patty sera finalement libérée mais choisira de rester avec ses ravisseurs et de mener la lutte contre le capitalisme à leurs côtés. Mercy Mary Patty n’est donc pas une enquête au sens premier du terme, mais plutôt une investigation sur les motivations des convictions politiques, ce qui les forge, et ce qui peut les justifier aux yeux des autres, surtout lorsqu’il s’agit d’une transformation si radicale : une jeune milliardaire, héritière et connue de tous, qui tourne le dos à sa famille pour s’allier à ses ravisseurs et mener des actions violentes au nom de l’intérêt général.

Et les personnages principaux de cette investigation sont des femmes : Gene Neveva, Violaine, et une troisième jeune fille. Entre France et Etats-Unis, le lecteur assiste à la rencontre et à l’éveil d’une jeune Française auprès d’une professeure d’université américaine qui va lui proposer un travail original : l’assister dans sa recherche des motivations qui ont poussé Patricia Hearst à rallier la SLA. La jeune Violaine est fascinée par son aînée, ses méthodes de travail, sa façon de penser qui la sortent de sa routine quotidienne de jeune adulte qui ne trouve pas sa place dans l’environnement qui l’entoure. Le lecteur s’attache à ce duo détonnant, et suit lui aussi le parcours initiatique d’une jeune femme qui s’éveille à la politique, et découvre qu’il est possible de penser différemment que ce qu’on lui a toujours appris. Violaine a le même âge que Patricia, une vie entièrement différente, et pourtant, elle ne cesse de vouloir s’y identifier.

Jugements 

Une des grandes forces du roman de Lola Lafon est ce « vous » qui s’adresse au lecteur : est-il dirigé vers un des personnages ou sert-il à prendre à parti directement le lecteur ? Certainement un peu des deux. Mais quelle que soit la réponse à cette question, le « vous » est utile au message que semble vouloir faire passer l’auteure : le lecteur est poussé à s’interroger sur ses propres réactions. Aurait-on condamné Patricia, l’aurait-on considérée comme une victime manipulée par ses ravisseurs ou comme libre de ses choix ?

Ce roman interroge aussi la vision que la société a – dans les années 70 mais peut-être aussi dans une certaine mesure encore aujourd’hui – du rôle des femmes. Une jeune fille qui se convertit à l’idéologie d’un mouvement d’extrême-gauche ne peut qu’être manipulée par des personnes plus fortes qu’elle. Une jeune héritière d’un magnat de la presse milliardaire ne devrait pas sortir du rôle qu’on attend d’elle. Une professeure américaine ne devrait pas inciter ses élèves à lire ces histoires de jeunes filles ayant pris les armes, elle ne devrait pas mener cette vie si libre. Et c’est bien là tout l’enjeu du livre.

L’affaire Patty Hearst est bien plus qu’une histoire de kidnapping. Elle est révélatrice de l’état d’une société qui catégorise sa jeunesse, mais surtout qui n’accepte pas qu’on puisse sortir des cases dans lesquelles on a été rangés.

« Mercy Mary Patty », Lola Lafon, Actes Sud, 240 pages, 19,80€

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