Dans « O vous, soeurs humaines », Mélanie Chappuis explore l’ambivalence de la jalousie. Des petites remarques assassines, en passant par la tendresse, mais aussi l’amour maternel, la journaliste et écrivaine vient titiller nos sentiments. On lit une nouvelle, puis une seconde, elles défilent, d’un chapitre à l’autre, pour rapidement arriver à la fin du livre. Absorbée, on est toutes un peu ces femmes, mais surtout l’héroine de ces histoires.

Pouvez-vous nous parler de vous et de votre parcours?
Je suis née à Bonn durant la période où elle était capitale de l’Allemagne occidentale, Berlin ne pouvant plus remplir cette fonction. Mes souvenirs dans cette ville sont ceux que m’a transmis ma mère : des sages femmes l’engueulant parce qu’elle ne savait pas souffrir en silence. Nous sommes partis deux mois après ma naissance, mon père ayant terminé le stage qui le ferait entrer dans la carrière diplomatique. Ensuite mon frère est arrivé et les pays se sont enchainés, la Suisse, le Guatemala, le Nigeria, l’Argentine, les Etats-Unis. Autant de recommencements aussi grisants que douloureux, que j’ai eu la chance de vivre à deux. L’envie d’écrire est venue dès l’apprentissage de la lecture, mais je n’ai osé faire le pas qu’à 29 ans, pour me défaire d’un chagrin d’amour, le déposer ailleurs, en l’occurrence sur l’écran de mon ordinateur. Ainsi est né mon premier roman, Frida. Depuis, l’écriture est devenue mon refuge, mais aussi ma façon d’aller vers les autres, de leur tendre la main…

Des filles, des filles, des mères mais aussi des ennemies. Qui sont « ces soeurs » dont vous parlez?
Les femmes qui ont croisé mon chemin, que j’ai observées de près ou de loin. J’ai parfois été actrice, souvent simple spectatrice. J’ai toujours beaucoup observé les femmes, dès petite. Il s’agissait de comprendre le monde qui m’entourait, et qui changeait tous les quatre ans, pour savoir comment j’allais pouvoir m’y inscrire.  Et puis il y a ces figures inventées, en fonction de ce qui me touche dans l’actualité, avec l’accent mis sur les pays dans lesquels j’ai vécu.

Sorti le 24/08, comment décriveriez-vous votre livre en quelques mots ?
Il s’agit d’instantanés dans la vie des femmes, pour parler de nos jalousies ordinaires autant que de nos complicités inattendues. Je raconte les femmes sans enjoliver, dans ce qu’elles ont de pire et de meilleur. J’espère en rire avec elles, en rougir ou en pleurer. C’est un appel à davantage de sororité entre nous. 

Solidarités, rivalités, dualités, complicités, le livre comporte six chapitres tous sous cette forme là. Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ces mots plutôt que d’autres ?
Les textes…Ils n’avaient pas d’ordre préalable et ils naissaient en fonction de mes états… J’avais envie d’une déclinaison du type liberté, égalité, fraternité, et les noms donnés à ces six chapitres me semblaient englober la plupart des situations que je décrivais. Au pluriel, car il y a plusieurs formes de solidarités, de rivalités etc…

En quoi sont-ils plus important que d’autres pour raconter les femmes ?
Ils ne le sont probablement pas. C’est simplement les thèmes qui ressortaient le plus souvent de ces séquences… Et chacun à leur façon, ils disent nos noblesses et nos ambivalences.

Ces histoires sont-elles des témoignages recueillis ou des histoires inventées ?
Des témoignages recueillis, des histoires inventées, observées ou vécues.

De quoi vous êtes-vous inspirée ? De votre propre vie ?
Parfois seulement. Par exemple il y a plusieurs types de mères, dans ces histoires. La mienne est certainement quelque part, mais pas entièrement. Les émotions sont souvent les miennes, mais pas les situations décrites. Ecrire c’est aller à la rencontre de soi mais aussi des autres. J’aime entrer dans les femmes que j’observe. L’écriture permet de préciser le point de départ qu’est la réalité. Ça peut être une réalité vécue, vue, ou lue…

En lisant votre livre, on a comme l’impression que vous cherchez à faire évoluer un petit quelque chose chez les femmes. Est-ce plutôt la façon qu’elles ont de penser à elles-mêmes ou plutôt est-ce dirigé vers le reste de la société ?
C’est un livre pour les femmes, et pour les hommes qui s’intéressent à elles. J’ai envie qu’elles se reconnaissent dans les situations décrites, que ça les touche, les émeuve, les remue ou les dérange. Que ça nous pousse à nous serrer davantage les coudes. Je crois très fort en la solidarité féminine, même si on en est à mi-chemin… Trop de femmes font encore le jeu des hommes, notamment dans les milieux professionnels. Elles restent dans des rapports de séduction au lieu de mettre en avant leur talent ou leur intelligence, et elles se perçoivent rivales là où elles pourraient être des alliées… J’aime croire que si l’égalité entre les sexes était vraiment effective, on se tirerait moins dans les pattes.

La couverture est une peinture de Gaughin. En quoi cela reflète-t-il les histoires du livre que vous racontez?
Il s’agit de deux jeunes femmes se prélassant au soleil. Outre la beauté du tableau, c’est le titre qui nous a séduit mon éditeur et moi : Eh, quoi, tu es jalouse ? La jalousie, celle que l’on ressent malgré soi, celle que l’on dépasse ou à laquelle on cède, est une des protagonistes de mon livre… Et comme dans le tableau, ça se joue souvent comme ça, une petite pique en passant, lors d’une conversation qui semble anodine.

On dit souvent qu’on reflète ce qu’on lit. Que lisez-vous en ce moment ?
Je viens de dévorer « Le serpent cosmique » de Jeremy Narby, et j’entame le roman de kim Yeon-su, si le rôle de la mer est de faire des vagues. Je suis dans une période un peu mélancolique, je n’ai jamais vraiment fait le deuil de l’Argentine et un ami de mon enfance est venu me rappeler cette douleur-là, celle de n’avoir été une enfant de Buenos Aires que durant 5 petites années. Si le rôle de la mer… est un roman sur la recherche des origines… Et puis j’ai aussi le dernier Nothomb qui me tend ses pages.

« Ô vous, sœurs humaines », Mélanie Chappuis, Slatkine & Cie, 126 pages, 12€

Mathilde Ciulla & Marie Heckenbenner

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