Le jeune collectif des Bâtards dorés nous présente leur nouveau travail qui prend cette fois-ci appuie sur le célèbre naufrage de la frégate La Méduse. Recherche théâtrale qui fait feu de tout bois à découvrir jusqu’au 27 avril au 104.

Partant d’un fait historique réel, déformé à travers le récit qu’en ont fait deux des survivants, ajoutant à cela un extrait de Ôde Maritime de Pessoa et un autre de Océan Mer de Baricco, le collectif d’acteurs nous plonge dans l’esprit humain, explorant ses recoins les moins avouables et nous emmenant jusqu’à un phénomène de transe théâtrale.

Théâtre-tribunal : espace de jugement

Avant de pouvoir rejoindre la salle de représentation, nous sommes invités à patienter face à un petit groupe de personnes s’adonnant au plaisir de l’apéritif. Réception motivée par la dédicace du Naufrage de la Méduse par son auteur Jean-Baptiste Savigny, mort en 1843 rappelons-le. Aucune idée de qui sont les porteurs d’écharpes l’entourant. Les portes s’ouvrent. Sur le plateau, la disposition des chaises se faisant face par-delà un espace vide couronné d’un côté par un promontoire et de l’autre par une large fresque peinte en direct par Baptiste Bordes, donnent l’impression qu’une ou des paroles vont être exposées à notre jugement. Et en effet, le tribunal fait son entrée. Une juge, un greffier (saxophoniste à ses heures), des jurés sélectionnés parmi le public, et les rescapés du naufrage (les mondains croisés au début) dont Savigny. Un petit rappel des faits, permet à tous de réactualiser les connaissances sur ce naufrage vieux de deux cents ans, mais dont parle encore ici au présent. Derrière la volonté du tribunal (dont nous faisons parti) de savoir comment ces naufragés ont pu survivre pendant les onze jours de dérive, se pose une question sociale plus sourde : comment se fait-il que sur les 152 personnes embarquants à l’origine sur le radeau seuls 15 survivants ont été trouvés à bord, représentant majoritairement des officiers et des fonctionnaires plutôt que de simples soldats et marins ?

L’officier Savigny est invité à comparaître pour nous présenter sa version des faits. Alors que nous commençons à partager sa vérité, un autre rescapé surgit du public, mettant en branle nos convictions. Toute la pièce prend l’allure d’une cour de justice. Mais plutôt que nous donner à voir une reconstitution de la cour martiale de Rochefort de 1817, les Bâtards dorés mêlent les temporalités s’appuyant autant sur des témoignages historiques que sur des dispositifs et des experts actuels. Étonnante visio-conférence d’un étrange spécialiste se jouant du caractère direct des images qui nous sont montrées et qui nous apprend, du haut de son kayak, que l’espace centrale du tribunal est au même dimension que le radeau.

Le rapport de classe sur le radeau étant mis à jour, nous nous interrogeons sur la valeur à accorder à chacun des deux témoins, tout en réalisant qu’avant même le début de la pièce-procès, nous avons accepté sans sourciller que certains spectateurs subissent un traitement de faveur. Mais une pause dans nos réflexions sociales survient lorsque se rappelle à nous l’histoire de la survie de ces hommes tous rendus égaux face au besoin viscéral de se nourrir. Comment et qu’ont-ils pu manger ? Le noir se fait sur le tribunal pour nous laisser entendre un extrait d’Ôde Maritime de Fernando Pessoa nous présentant là une autre nécessité intime de l’humain, l’envie de rêver.

crédits images : Xavier de Labouret

Transe théâtrale

Lorsque la lumière revient, la juge est descendue de son pupitre, rejoignant le greffier et les deux rescapés. Les vêtements sont tombés, les hiérarchies s’évanouissent. Nous voilà sur le radeau après des jours de flottement en pleine mer. Une énergie folle semble passer de l’un à l’autre des quatre comédiens. D’où vient-elle ? De la viande humaine qu’ils se sont mis à ingérer par nécessité ? De ce délire furieux que l’on nomme la calenture, ressentis par les marins au moment de la traversée des zones tropicales ? Ou bien de cette vigueur sans borne que ressent l’individu désespéré ? Les voilà à s’imaginer un avenir radieux dans leur nouvelle colonie africaine. Prenant appui sur la fresque représentant les visages des sinistrés, chacun leur tour, ces effrénés inscrivent leur projet d’avenir fait de propriété, de culture, d’élevage, et naturellement, d’échanges financiers. Il n’en faut pas plus pour nous schématiser et rappeler le fonctionnement du commerce triangulaire. Se pose alors pour nous spectateurs la difficile question : devons-nous nous réjouir de la possible mort de ces êtres avides ou bien sommes-nous tous des colons en puissance ?

Ainsi donc, même en pleine démence, les ressorts de domination se font jour comme moyen de se projeter. Mais qu’en est-il alors du théâtre, cet instant où pour quelques heures certaines personnes se retrouvent face à un objet halluciné ? Peut-on s’y envisager, poursuivre sa compréhension de soi et de l’autre éloigné de cette volonté de puissance ? Serait-il un lieu, comme cette pension Almayer dans le texte Océan Mer d’Alessandro Baricco, dont on nous lit un extrait sur scène. Un « endroit qui existe à peine » entre terre et mer où le temps semble lui aussi en suspension laissant à ses pensionnaires la possibilité de prendre du recul vis à vis de soi-même et des autres. Avec leur spectacle, Les Bâtards dorés font ainsi office d’aubergistes ponctuels, créant un espace de rencontre pluridisciplinaires dans lequel le spectateur est invité à piocher et à tirer ses propres conclusions.

Associant toutes les possibilités du théâtre contemporain (vidéo, musique, peinture, matières brutes, nudité, spatialisation) Les Bâtards dorés plutôt que de recracher sottement ces caractéristiques, montrent qu’ils les ont bien dirigés. Loin d’un dogmatisme théâtral, ils créent ainsi un spectacle empirique aux multiples inspirations, d’une énergie galvanisante où le spectateur a toute sa place.

crédits images : Xavier de Labouret

Méduse
Conception, mise en scène et scénographie Les Bâtards dorés
Texte Les Bâtards dorés d’après Le Naufrage de la Méduse d’Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Savigny avec un extrait d’Ôde Maritime de Fernando Pessoa (traduction Dominique Touati) et un extrait d’Océan Mer d’Alessandro Baricco (traduction Françoise Brun)
Peintures Baptiste Bordes, Jean-Michel Charpentier
Avec Romain Grard, Lisa Hours, Georges Slowick (en remplacement de Jules Sagot), Manuel Severi et à l’image Christophe Montenez de La Comédie-Française

Au Centquatre-Paris jusqu’au 27 avril 2019