Pour la première fois en France, un texte de la dramaturge catalane Lluïsa Cunillé est mis en scène : Massacre nous est présenté au Studio-Théâtre de la Comédie-Française par Tommy Milliot. À voir jusqu’au 8 mars.

Fondée en 2014 par Tommy Milliot, la compagnie Man Haast s’est construite autour d’une attention accrue aux écritures contemporaines. C’est donc tout naturellement à travers sa nouvelle création que nous découvrons celle de Lluïsa Cunillé. Massacre a tous les aspects d’un huis-clos tendu vers on ne sait encore quelle explosion.

Dialoguer entre les lignes

Deux femmes qui ne se connaissent pas se retrouvent liées, le temps d’une semaine, dans une auberge de montagne. L’une en est la propriétaire, l’autre, l’unique estivante. Alors que la première, suite à de nombreuses annulations, souhaite fermer son hôtel, la seconde ne semble pas envisager de quitter les lieux avant la fin de son séjour. L’initial lien marchand voulu comme objectif, une, paye pour le service prodigué par l’autre, se trouve modifié. Les premiers dialogues d’une banalité convenue, se retrouvent altérer par cette antagonisme. Conséquence première de cette opposition, ces deux femmes vont être obligées de cohabiter. S’instaure alors une routine qui les fait se retrouver chaque jour pour échanger autour de leur situations actuelles : Pourquoi fermer l’hôtel ? Quelle est la situation touristique de la région ? Pourquoi être venue jusqu’ici ? Pourquoi rester ? Comme chez Pinter on se met alors à redoubler d’écoute, vigilant au moindre mot mais aussi au silence qui pourrait nous en apprendre plus sur les désirs de chacune. Dans cet espace neutre aux tons beiges figurant l’idée d’une salle de réception, tout pourrait s’exprimer. Aucune n’y semble plus à son aise que l’autre. Le décor accueille alors autant les tensions que les moments de partage autour d’un café ou d’une carte de la région.

crédits images : Vincent Pontet

Huis-clos ouvert ?

Paradoxalement à l’idée d’un huis-clos, l’une et l’autre peuvent s’échapper ici de l’hôtel. Mais alors que cette dissension entre les désirs de chacune est circonscrite à cette pièce, pourquoi y reviennent-elles ? Le trouble ne cesse de s’amplifier se nourrissant de toutes les suppositions des spectateurs. Et si, derrière cette tension où l’idée de rivalité féminine point au premier abord, se cachait une attirance, l’envie de découvrir ? Soudainement ces deux femmes nous semblent plus proches, plus familières. Finalement elles sont motivées par la même curiosité que celle des spectateurs, celle de comprendre l’autre. Mais un élément extérieur vient déranger cette énergie commune. Un homme fait irruption dans cet espace. Venant chercher un fusil pour aller abréger les souffrances d’un cerf qu’il vient de renverser, il assombrit l’atmosphère. De part sa présence, les prémisses de vérités auxquels étaient parvenues ces deux femmes, mais aussi ceux établis par les spectateurs, sont replacés dans l’aire du doute. La méfiance gagne tout un chacun. Le langage redevient moyen de contrôle et d’exclusion. Face à l’étranger transportant ses propres désirs et vérités, les énoncés du début de la pièce sont-ils toujours à considérer comme vrais ? Qui décide de ce qui est véridique ? La cohabitation de ce trio ouvre la brèche d’une vaste réflexion sur le langage et l’acte de parler. Que dit-on réellement ? Avec quelle autorité ? Par quels moyens ? Qu’entendons-nous ?

Au final, davantage que cet hôtel où ces personnes sont confinées par volonté, et le théâtre dans lequel nous venons nous enfermer par choix, Massacre révèle le huis-clos intime dans lequel sont cernés nos désirs et notre expression. À travers une mise en scène sobre et épurée, Tommy Milliot permet aux mots de Lluïsa Cunillé d’habiter et de colorer la scène alors même que les projections des spectateurs sont invités à s’élancer à leur rencontre.

Massacre
Texte Lluïsa Cunillé (traduction Laurent Gallardo)
Mise en scène et scénographie Tommy Milliot
Avec Sylvia Bergé, Clotilde de Bayser, Nâzim Boudjenah (sauf les 13 et 14 février) et Miglen Mirtchev (le 13 et 14 février)

au Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 8 mars 2020.