Marseille n’est pas un total naufrage

Depuis sa mise en ligne le 5 mai sur la célèbre plate-forme de streaming Netflix, la première production Française de celle-ci ne cesse de déchaîner les critiques assassines à son encontre. On remet donc les choses à leur place avec une analyse raisonnée sur les points qui viennent miner un produit qui aurait pu être de qualité. 

Télérama, Le Monde, même nos chers Twittos Français… Les moqueries à l’égard de Marseille se sont enchaînées tandis que son réalisateur, Florent Emilio Sir, tentait tant bien que mal de défendre la série tout comme le scénariste Dan Franck, qui explique tout de même que le scénario ne lui appartenait plus après écriture pour se dédouaner de cet échec. Toutefois, Marseille n’est pas une totale catastrophe industrielle. Sans être bonne, la série a le mérite de vouloir offrir quelque chose de nouveau au paysage audiovisuel Français et malgré tous les mauvais points, le show doit être pris comme une leçon.

Marseille-trailer

En dehors de Canal +, les productions télévisuelles Françaises sont pour la plupart d’une pauvreté assez affligeante. TF1 nous assomme de séries inintéressantes comme Joséphine Ange Gardien depuis des années, M6 et ses programmes courts comiques plutôt navrants dans l’ensemble (en dehors de Kaamelott, une belle réussite de Alexandre Astier) comme Scène de Ménages, En Famille, SODA… Autant vous dire que l’annonce de Marseille avait de quoi rendre curieux. D’autant plus qu’en terme de séries produites, Netflix offre de bons contenus tels que Unbreakable Kimmy Schmidt, House of Cards ou encore Orange is the new black. Seulement voilà, dès la première projection de Marseille c’est le drame : les critiques tombent et parlent d’un véritable raté ! Pire même, d’un navet. A partir de là, beaucoup de spectateurs qui ont été programmés pour détester le show avant même son lancement s’impatientent de pouvoir se lâcher. Le 5 mai, ces spectateurs, pour la plus sériephiles, se lancent dans un « hate-watching » d’envergure. Beaucoup, après dix minutes de show décident d’abandonner et jugent la série sur une courte durée pour une série ayant… huit épisodes durant entre trente et quarante minutes ! Un peu léger pour se faire un avis.

D’autres, dans un élan de « hate-watching », se dépêchent de commenter l’accent de Magimel qui disparait d’une scène à l’autre alors que cet aspect du personnage est expliqué plus tard. Les mains sur le téléphone, des spectateurs semblent bien décidés à démolir Marseille en direct  quitte à ne pas prendre un peu de recul et réagir à chaud.

D’autres s’infligent même les huit épisodes en une journée avec comme unique but de divertir leurs abonnés en riant de bon cœur devant Marseille. Un peu sado sur les bords ?

Tous ces tweets sont la preuve que Marseille était déjà condamnée avant même sa diffusion, et que les critiques numériques commencent à tenir un rôle essentiel alors que les spectateurs sont de plus en plus intransigeants vis-à-vis des séries (qui connaissent un âge d’or depuis plusieurs années). Plutôt que d’essuyer un flot d’attaques enfonçant des portes ouvertes – et le hashtag #MarseilleNetflix sur Twitter montre bien que 3/4 des tweets ne sont que des moqueries –  le show de Netflix mérite plutôt une analyse des points qui viennent miner un produit qui aurait pu obtenir un meilleur traitement et offrir quelque chose de beau, de réussi.

Marseille, deuxième ville de France, théâtre d’un tel remue-ménage ?

Entre nous : on a du mal à y croire. Du mal à croire que le maire de la seconde ville de France puisse être au cœur d’un tel enchainement de révélations, trahisons et meurtres. Robert Taro, joué par le légendaire Depardieu, est montré comme un homme connu, reconnu, aimé et personnage public très important depuis vingt ans. Impossible de croire une seule seconde à une telle suprématie venant d’un maire. Les taxis le reconnaissent, l’homme ne peut s’asseoir dans un bar « et boire une demi » sans être tranquille, les médias offrent une visibilité nationale aux élections marseillaises de la même envergure qu’une Présidentielle etc. La vengeance concoctée par Lucas Barres, joué par un Maginel oscillant entre le bon et le mauvais, semble totalement incohérente aussi : il aurait suffit que l’homme attende trois semaines pour récupérer la mairie plutôt que se mettre à dos un homme qui semble puissant et contrôle la ville. La raison qui explique ses agissements est tirée par les cheveux et balayée en dix secondes dans le final. Pour un homme présenté comme manipulateur et très malin, pousser un peu plus son enquête pour confirmer que sa motivation tient la route et ne repose pas sur un mensonge aurait été judicieux.

Il faut revoir la manière d’écrire les séries en France

Et calquer celui qui fait la force des séries aux USA. Le statut du scénariste en France est précaire, son travail est souvent haché après l’écriture et sa reconnaissance beaucoup moindre qu’en Amérique où un projet peut soulever des foules juste à l’évocation de son nom. Dan Franck, malgré sa grande expérience dans le milieu des séries télé, s’est retrouvé « piégé » par Netflix sans regard sur le produit final : absent du plateau de tournage et dans l’impossibilité d’avoir son mot à dire, contrairement aux showrunner aux USA qui ont un regard sur le produit final. On peut légitimement penser que cette raison a entraîné les conséquences que l’on connait aujourd’hui. N’oublions pas, au passage, que parmi les séries Canal +, sans doute les meilleures en terme de qualité en France, seulement une a été écrite par un Français sur les quatre produites 2015 : Le Bureau des Légendes. Le scénariste Français a également du mal à se faire une place dans nos propres chaînes. Une manière de travailler les scénarios à la télé qui doit être adaptée en France pour laisser une plus grande place au(x) scénariste(s) créatifs Français qui ne demandent qu’à s’exprimer.

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Un fossé générationnel évident

Que Florent Emilio Siri soit un bon réalisateur, ça ne fait pas de doute, mais il semble aussi évident qu’un énorme fossé existe entre notre génération et celle de ce dernier. Tout d’abord, et Slate l’a déjà souligné, la manière dont la technologie est traitée dans Marseille est une calamité. Pour résumer, la non spontanéité des échanges SMS entre les personnages est assez drôle, sans parler des photos de contacts peu naturelles ou encore les incohérences comme un mail avec une photo haute résolution envoyé depuis un téléphone désuet. Personne dans l’équipe technique n’a pu reprendre ces erreurs grossières ? Siri n’a pas soupçonné une seule seconde que les images qu’il filmait ne tenaient pas la route ? Le second problème, qui a commencé à mettre la puce à l’oreille aux critiques, a été une conférence de presse pendant laquelle Siri comparait Marseille à un film, ce qui a agacé les sériephiles, qui voyaient cette déclaration comme une manière de sous-entendre que les séries ne sont pas de vrais produits audiovisuels.

Des ficelles scénaristiques bien trop grosses

C’est simple : plus les épisodes défilent, plus le spectateur a du mal à y croire et les twists prévisibles s’enchaînent. Comme une espèce d’obligation scénaristique, pour s’aligner avec les séries US qui offrent souvent des dernières minutes intenses à la fin d’un épisode pour créer l’attente chez le spectateur et créer des rebondissements; quitte à devenir parfois grotesque. Plutôt que de présenter un récit consistant, solide, Marseille donne l’impression de singer ses confrères Américains au détriment du développement des personnages. C’est d’autant plus dommage qu’une storyline plutôt intéressante se dégage du lot : celle entre Eric, Julia et Sélim. Un trio intéressant qui ne repose pas sur des retournements artificiels et une histoire d’amour entre jeunes issus de milieux différents qui auraient pu donner une critique sociétale intéressante, malheureusement enterrée dès l’épisode six. C’est d’ailleurs à ce moment que Marseille s’épuise, celle-ci ayant eu le mérite jusque là de se montrer mystérieusement addictive malgré ses défauts.

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Ces points ne sont que les plus gros qui peuvent expliquer l’échec retentissant de Marseille sur Netflix. Scénariste mis sur la sellette et travail haché par un réalisateur bien trop désuet ? Occasion de questionner sur la manière d’écrire efficacement un show télévisuel quand on possède de telles ambitions ? Complexe d’infériorité vis-à-vis des séries US qui pousse Marseille à s’autoriser les pires imitations d’un modèle qui connait une certaine gloire ces dernières années ? Les raisons sont multiples et Marseille, plutôt que d’être pris comme un gros échec, devrait interroger sur les manières d’améliorer nos séries en France.

Une saison 2 pour Marseille ? Peu de chances. Mais face au twist final on ressent la désagréable sensation de vouloir connaître la suite… !

Reste une chose appréciable dans Marseille : son générique et le morceau Orange Blossom – Ya Sidi

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