A tout juste 30 ans, Marianna Szeib vient de créer le nouveau rendez-vous incontournable de la mode. A mi-chemin entre les ventes événementielles de chez Sézane et la Fashion Week, elle propose un événement hybride, le temps d’un week-end. Durant trois jours, 25 créateurs, triés sur le volet, présenteront leur travail en « face à face » avec le client. Rencontre avec cette Polonaise au chic très parisien.


Comment t’es venu ce goût pour la mode ?
Jeune, je n’ai jamais eu d’attrait particulier pour la mode. A 16 ans, ma sensibilité à l’image m’a donnée envie de me lancer dans des ateliers photo. J’y ai trouvé une manière d’exprimer mon sens esthétique, sans forcément avoir un don artistique pour le dessin ou le chant. J’ai fait quelques expositions et le regard des gens sur mes œuvres m’a confirmé que j’avais en moi un conflit entre le rationnel et une sensibilité extrême. A Madrid, j’ai débuté chez le groupe Cortefiel – principal concurrent textile du groupe mondial Inditex – et c’est là que j’ai compris que l’univers de la mode n’était pas uniquement fait de vanités. Que c’est aussi un champ libre d’expression.

Quel a été ton parcours ?
A 23 ans, j’ai fait mon premier stage, à Paris, chez l’Oréal pour les parfums Yves Saint Laurent. Je me suis occupée du lancement de « L’Homme Libre » avec comme égérie le chorégraphe de ballet Benjamin Millepied. J’ai moi-même présenté ce projet au directeur marketing et j’étais fière !

J’ai été ensuite embauchée chez l’Oréal pour travailler pour les marques de grande distribution dans la division LaSCAD (cosmétique) , puis chez Dior chez qui je suis restée trois ans en tant que responsable de la stratégie de la gamme Dior Homme. Mon dernier poste consistait à réfléchir à la nouvelle collection lifestyle et l’expansion de la « Collection Privée », la gamme des parfums la plus premium de la maison. Mais j’étais aussi sur un nouveau concept retail : et si demain, Dior Parfum se lançait dans l’ouverture d’une boutique, à quoi ressembleraient-elles ?

« Moi j’avais une attirance pour ceux qui faisaient le produit ! »

Tu es passée par de grosses maisons, pourquoi ce changement de direction ?
J’ai commencé par ressentir que le parfum était considéré comme étant le bouc-émissaire du luxe. Un produit de consommation de masse, au service de la couture, sans aucune interaction entre les deux. Mais ce qui m’a le plus dérangé, c’est le manque de reconnaissance du travail : qui est l’auteur d’un produit ? Qui se cache derrière cette création ? Moi j’avais une attirance pour ceux qui faisaient le produit !

Puis, autour de moi, des amis créaient leurs marques, de nouveaux concepts intéressants. J’admirais leur créativité mais aussi leur courage. Moi qui avais envie de m’exprimer différemment, de trouver plus de sens à ce que j’accomplissais, j’ai senti que j’avais quelque chose à apporter.

Pourquoi se lancer dans l’aventure du pop-up store ?
Après toutes ces expériences, j’ai compris que j’étais attirée par le contact avec les personnes ambitieuses et visionnaires. Plus que les produits, c’est le contact qui m’intéresse au quotidien. Je suis sans cesse à la recherche de milieux stimulants avec des personnes passionnées pour pouvoir apprendre et me développer à travers eux. Mais je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait plus encore, ce sont les créateurs, ceux qui décidaient de quitter une vie confortable pour suivre leur talent et leur cri du cœur. Il n’y a rien de plus gratifiant que de rencontrer la personne qui a créé l’objet que nous achetons. J’ai donc décidé de les soutenir avec ce que je savais faire !

Parle nous de Face to Face. Pourquoi ce projet ? Comment en as-tu eu l’idée ?
Ces dernières années m’ont permis de me confronter à des agences de tendances et des sociologues : j’ai pu intégrer la notion de tendance et d’avant-garde,comprendre quelles stratégies étaient derrières les tendances et comment les anticiper. J’ai compris qu’il y avait de vrais changements dans le retail, que les clients cherchaient une vraie expérience. Paradoxalement, le digital a obligé le point de vente à se réinventer.

L’idée était simple : louer un lieu prestigieux pour que les créateurs présentent leur collection directement face aux clients et racontent l’histoire de leur travail artistique. Mon but était de donner une nouvelle expérience à l’achat, d’humaniser l’échange commercial et de revenir à l’origine de ce qu’est la vente : l’achat en face à face. Nous revenons à ce qui constitue les fondamentaux du commerce car cela permet de créer un lien de confiance avec le client.

Comment comptes-tu développer ce relationnel entre le client et l’artiste ?
Pour le moment, cela se fait via des événements intimistes et exclusifs dans des écrins exceptionnels et privés. Après la Galerie Joseph, la galerie Nikki Diana Marquardt, Studio, la quatrième édition aura lieu le 9 & 10 décembre, toujours dans un lieu iconique : l’Hôtel Particulier de Sauroy.  

Mais l’enjeu est aussi de retranscrire cette expérience « face à face » en ligne pour pérenniser le lien et offrir une fenêtre de visibilité aux créateurs qui perdure dans le temps. Pour cela, je me suis associée à un développeur de l’école 42 que j’ai rencontré grâce au programme d’incubation « Entrepreneurs » que j’ai suivi à L’Institut Français de la Mode.

L’événement étant gratuit, où puisez vous vos ressources ? Comment rentrez-vous dans vos frais ?
Face to Face Paris se positionne comme une boutique éphémère haut de gamme avec un esprit de curation. L’entrée est gratuite pour le visiteur, sa présence est cruciale pour le succès de l’évènement. Il y a un coût fixe d’entrée pour chaque créateur et une commission sur les ventes. Ce que chaque événement rapporte est conservé pour financer le prochain. Pour l’année prochaine nous prévoyons l’ouverture de la plate-forme Marketplace.

« Nous avons évolué d’un simple pop-up store à un espace d’expression des valeurs. »

Quelle a été la plus grande évolution au fil des éditions,  selon toi ?
Avec ces quatre  éditions, nous avons rassemblé déjà plus de 80 marques. Lors des trois premières, nous débutions seulement et il s’agissait surtout de poser le concept, de m’exposer et de convaincre. Maintenant, les marques viennent naturellement vers moi pour participer. Un échange sérieux et pro se met en place. Et c’est gratifiant !

Nous avons évolué d’un simple pop-up store à un espace d’expression des valeurs. En dehors de la vente, nous accueillons des tables rondes avec des experts du secteur.

Peux-tu nous présenter quelques artistes phares de cette nouvelle édition ?
Nous sommes sans cesse dans la transparence, l’authenticité. Je veux montrer que chacun des créateurs s’inscrit dans cette logique. Mais surtout, qu’il est possible d’en vivre. La quête de sens est essentielle pour chacun d’entre nous aujourd’hui.

Savoar Fer, la marque de mode d’Eliane Heutschi, qui passe un mois à chaque fois avec un artiste-artisan différent qui lui apprend son savoir-faire ancestral qu’elle réutilise, se réapproprie et mixe avec ses propres créations et ses méthodes modernes.

Charlotte Hudson, fondatrice de Mister K : une fille pétillante qui, après avoir eu un cancer à 27 ans, a fait de son combat contre la maladie une aventure artistique. Elle produit des objets engagés : une ligne de vêtements avec des textes positifs forts, des kits de cosmétiques pour encourager les femmes atteintes d’un cancer à continuer à se faire belle, de sortir et de garder un lien social malgré la maladie. Une partie de ses revenus vont à des associations.

Ishkar, créé par Flore et Edmund : ils se sont rencontrés en Afghanistan et le pays est riche d’un artisanat de qualité historique et ancien. Pour aider les populations locales à continuer de vivre leur artisanat, ils ont décidé d’exporter des objets de créations afghanes en Europe de l’Ouest (verres soufflés à la bouche, objets en bois, bijoux etc..).

As-tu un conseil de bienveillance à offrir à ceux qui veulent se lancer dans l’entreprenariat ?
Avec l’entreprenariat, j’ai compris que prendre le risque pour suivre son rêve, sa vision, ses envies, ce qu’on a dans « les tripes » n’est pas uniquement payé en « argent » mais aussi par de belles rencontres. On rencontre des gens authentiques, profonds. Le rapport aux autres est transformé. Cela m’a apporté un épanouissement supplémentaire dans la vie, ce que je ne soupçonnais pas. Mais il faut surtout dialoguer ! Je rencontre souvent des entrepreneurs qui ne souhaitent pas discuter de leur projet car ils le trouvent non abouti. Mais au contraire, je pense que c’est une erreur !

Lorsque j’ai parlé de mon projet, j’ai toujours eu de nombreux retours, d’aide, de soutien. Lorsqu’on se lance dans un projet personnel, il faut le partager ! C’est un cercle vertueux.

 

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Journaliste et fondatrice de untitledmag.fr Contact mail : m.heckenbenner@untitledmag.fr