Manon Delarue est grande, brune et d’une simplicité folle. Souriante, elle pétille de bonne humeur. Quand elle ferme les yeux, un grain de beauté se dessine sur sa paupière gauche. Elle a grandi dans une famille aux moeurs modernes où c’est son père qui lui coiffait les cheveux. Manon se refuse à dire qu’elle est artiste, pourtant, du haut de ses 25 ans, son trait est juste, délicat, vif et son propos déterminé. Elle dessine comme elle vit, couche sur le papier ce qu’elle ne peut vraiment oraliser, et montre ce que l’on oublie de voir. Elle parle de la vie, de nous, de vous.

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BESOIN DE RECONNAISSANCE, septembre 2015, encre + mise en couleur numérique, 17x32cm

Femmes et Hommes, Hommes et Femmes

Manon Delarue travaille majoritairement le petit format, ou du moins le format BD. Des pages de bulles, des miniatures où se succèdent des saynètes de la vie quotidienne. Elle met en image ce qu’elle voit et s’arrête sur des détails qui n’en sont pas vraiment. Ce qui l’anime, c’est de dénoncer la catégorisation. Lorsque l’on s’arrête sur les petites vignettes, des tableaux de harcèlement quotidien nous sautent à la figure. D’illustrations de regards déplacés à des faits imperceptiblement oppressants, on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’histoires de femmes. Et pourtant non. Bien que la méconnaissance du corps féminin (aussi bien d’un point de vue médical qu’érotique) soit un sujet qui lui tienne à cœur, il est aussi, et surtout, question d’hommes.

Manon part du principe que s’il y a un problème entre les hommes et les femmes, que les uns pressurisent les autres, c’est qu’il y a mésentente. S’il est d’usage de parler de cette provocation lancinante qu’éprouvent les femmes, il est moins fréquent de s’arrêter sur la pression sociale que vivent les hommes, leur virilité toujours plus attendue. Muscles bandés, performances sexuelles, performances professionnelles, protection, invincibilité, dureté et soutien indubitable. Refus de sensualité, refus de sensibilité, de romantisme exagéré. Lors d’un échange au Japon, environnement qui a grandement influencé sa technique et son appréhension du monde, Manon a été témoin du rendement demandé aux hommes. Ceux-ci doivent gagner assez d’argent pour que leur femme ne travaille pas. Une femme indépendante, qui subvient aux besoins familiaux attire sur elle l’humiliation.

Cette image de parfait super-héros masculin se doit de disparaître à un âge où le genre tend à être révolu. Si femmes et hommes ne sont pas similaires, ils restent semblables, équivalents et devraient pouvoir jouir de vrais traits de caractère et non pas de catégorisations sociales.

ALPHAMALE, septembre 2015, encre + mise en couleur numérique, 5x23cm

La femme, sa sexualité, son plaisir

Cette caractérisation sociale se retrouve encore trop dans l’objectisation du corps de la femme. Manon Delarue dénonce ce fait, observé par tous, que certains considèrent encore comme flatterie. Marquée à 9 ans lorsqu’elle rentrait de l’école, par de doux « Hé, tu veux goûter ma sucette à la fraise » et autres galanteries lubriques de passants et automobilistes, son œil s’est armé de crayons pour dire ces petites choses qui passent inaperçues. Elle fustige ces comportements en les illustrant cyniquement et dénonce paradoxalement le manque de considération apportée au plaisir féminin.

Objet sexuel, promesses de plaisir, marionnette érotique, la femme qui jouit est méconnue. Les grimaces dues à sa jouissance sont tues, la diversité des corps cachés. Dans l’industrie pornographique, source première de l’éducation sexuelle directe ou indirecte, la place du cunnilingus est minime, bâclée voire bradée. Le corps de la femme est transformé en machine à exciter : un bouton sur lequel appuyer pour lancer la locomotive, lubrifier les poulies et pouvoir aspirer au bonheur. Corps formaté pour les femmes et caméra charitable pour les hommes. Or le sexe est un langage qui s’apprend à deux qui passe par une envie partagée. La découverte du plaisir féminin, de son éjaculation, le fonctionnement du clitoris sont encore à explorer. Peu d’articles en parlent. Aucune évocation du plaisir féminin et l’éducation, quand elle s’essaye à des démonstrations, ne s’affaire que de phallus. Manon raconte l’un de ses souvenirs de collège, lors d’un atelier d’éveil à la sexualité. Elle fait allusion à une pièce remplie de godemichets vert fluo, d’exercices explicatifs pour apprendre à mettre un préservatif (« avec la bouche plus tard parce que c’est mieux »), mais pas une trace de clitoris, de vagin. Ce vagin horrifié source de complexe parce que pensé comme trop grand, trop petit, aux lèvres tombantes, ou trop serrées. Personne ne parle des/aux femmes, même pas les gynécologues…

BOUTON D’OR, Avril 2016, dessin numérique, 60x40cm

Alors, féministes ?

Bien sûr, mais être féministe aujourd’hui, c’est un gros mot, une étiquette, presque une tare attachée à un mouvement cliché et castrateur. Or Manon est d’abord spectatrice d’une vie que l’injustice pousse à l’expression. Elle blâme  qu’il faille expliquer qu’être féministe c’est avant tout être humaniste, bien qu’il y ait milles courants différents, et qu’effectivement, on puisse s’y perdre. Elle pense l’équité, l’équité des complexes notamment. Alors que les hommes sont paralysés par l’image du pas assez (pas assez grand, pas assez viril, pas assez performant…), les femmes elles, sont régies par le trop (trop de hanches, trop de ventre, trop de joues, trop masculines, trop entreprenante…). Il faut arriver à trouver un équilibre d’expression, diminuer la peur et donner la parole à tous : petit garçon et petite fille, grands garçons et grandes filles. Assumer ses pulsions sans gêne est promesse de liberté et pourrait même diminuer les violence que les uns font aux autres, à eux-même, Manon en est persuadée. Il est primordial de pouvoir dégager de l’espace pour dire ce qui donne du plaisir ou non.

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CASTRATRICE, octobre 2015, encre, mise en couleur numérique, 13×29,7cm

« Je fais de l’art, mais je ne suis pas artiste »

Les dessins grinçants de Riad Sattouf et de Catherine Meurisse, la pensée nourrie de Françoise Dolto et d’Alice Miller, et puis la vie, voilà les inspirations de cette jeune artiste que tous devraient connaître parce qu’elle soulève des incohérences encore trop pénibles. Par la BD murale, Manon Delarue offre l’urgence d’un message, l’immédiateté d’un commentaire. Elle donne à voir ce qui surgit d’elle, ce qui l’interpelle et ce qui la choque. Un propos engagé, d’une richesse incroyable et qui soulève parfaitement les problématiques humaines auxquelles chacun de nous est confronté.

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Son tumblr est à découvrir ici.

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.