Alors qu’elle est au chevet de son père pour ses dernières heures, Léonor de Récondo plonge ans la mémoire familiale et signe un récit polyphonique, où l’omniprésence de la mort n’efface jamais l’amour.

Félix de Récondo a fuit son pays basque espagnol durant la guerre civile et la prise de pouvoir de Franco. Il s’installe avec sa famille à Hendaye, et reconstruit sa vie, se cherchant une identité. Et c’est en partie vers ses souvenirs-là que Léonor de Récondo imagine qu’il se dirige dans ses délires, allongé sur son lit d’hôpital. Dans un entremêlement de leurs deux voix, l’autrice oscille entre présent et passé, entre ses souvenirs à lui et leurs souvenirs partagés. Et parfois, Ernest Hemingway l’accompagne sur un bout du chemin…

« Je ne veux pas oublier, je veux que ça s’inscrive »

Les deux « je » mis en scène par Léonor de Récondo se superposent, même si le « tu » utilisé n’est jamais adressé à la même personne. Elle mêle sa voix à celle de son père perdu, ce père qu’elle admire, sculpteur et dessinateur qui lui a un jour fabriqué un violon. C’est presque à un exercice de déplacement que l’autrice se livre : elle habite l’autre, elle le fait parler, et par là elle s’approprie son histoire, celle de sa famille, et elle entre dans la communauté mémorielle.

Omniprésence de la mort et du deuil, Manifesto est l’hommage émouvant rendu à un père qui a été si important. Mais il est aussi espace de remémoration des morts du passé, de ceux partis trop tôt, et que Félix portait en lui. Manifesto est le témoin de l’injustice de la mort, de la souffrance humaine et de l’impuissance qui nous gagne toujours face à la perte. Dans une tentative pour accepter la mort de son père, Léonor de Récondo se glisse dans la peau de celui qui a perdu des enfants. « J’ai survécu en entrant peu dans l’espace créé par ces deuils. La plaie est profonde, elle ne se referme pas. L’amour non plus, il résiste jusqu’au bout. Alors, il n’y a plus de passé, de présent, de futur, toute temporalité est balayée.« 

Compagnons de route

Manifesto est un roman polyphonique jusque dans sa construction : à un chapitre où Léonor de Récondo raconte l’accompagnement physique de la dernière nuit de son père à l’hôpital, succède toujours un chapitre des souvenirs de Félix. Il fait plonger le lecteur dans son enfance, entouré de sa famille dans un village de bergers basques, dans les histoires que racontait le « très vieux » appuyé contre un arbre. Mais il fait aussi le récit de l’immigration forcée alors que survient la guerre civile, sa quête d’identité dans sa nouvelle vie en France, et son appartenance à une communauté, l’importance des souvenirs partagés et des rituels.

De sa plume douce et attentive, Léonor de Récondo signe un magnifique manifeste contre l’oubli, pour le souvenir et sur la difficulté du deuil. Des très émouvants passages où elle fait raconter à son père, face à « Ernesto », le plaisir qu’il a pris à construire un violon pour sa fille, on comprend la force de l’amour et la puissance réconfortante du souvenir pour surmonter la perte.

« Manifesto », Léonor de Récondo, Editions Sabine Wespieser, 192 pages, 18€

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