Shalom Auslander, l’auteur du très remarqué La Lamentation du prépuce en 2008 revient sur le devant de la scène littéraire avec un quatrième ouvrage coup de poing, tout en nuances et contrastes, prenant avec dérision et discernement le poids des traditions à perpétuer et le conflit du soi entre ces deux choix.

Rattrapé par ses origines et les traditions de la communauté à laquelle il appartient, Septième se retrouve devant un choix compliqué et éthique. Celui de s’écouter soi-même et ses convictions, ou celui de suivre machinalement la tradition et son devoir envers les siens. Un choix en apparence simple et conciliable, mais en réalité bien plus compliqué et délicat lorsque l’on est l’un des derniers Cannibales-Américains de sa communauté et qu’il faut perpétuer les traditions, au-delà de soi-même.

Le poids des traditions

Septième Seltzer est issu d’une famille particulière appartenant à la communauté minoritaire des Cannibales-Américains, les Can-Am. Bercé par une mère à l’identité clivée depuis la mort de son frère, Sixième, Septième s’est construit dans l’ombre de son chagrin. Ses frères aînés la détestent pour son côté, jadis, autoritaire que Septième n’a jamais connu, alors que ses frères cadets la trouvent pitoyable à se morfondre depuis la mort de Sixième qu’elle adorait.

Septième a subi la lourde conséquence de naître après Sixième. En voulant protéger sa mère et la rendre fière, il n’a pas réussi à lier de liens forts avec ses frères, que ce soient ses aînés ou ses cadets. Coincé entre deux chaises, il prendra ses distances avec sa famille et sa communauté, volant de ses propres ailes, adulte, à New York avec sa femme et sa fille, en mettant sous clé son passé et ses origines. Cependant, malgré tous ses efforts pour se détacher des Can-Am, l’appel soudain de son frère pour lui annoncer la mort de sa mère va tout remettre en question et le chambouler. Car, il est un Can-Am, et il se doit de perpétuer la tradition pour honorer la défunte, qu’importe ses convictions, on ne le lui laisse pas le choix. Ce soir, en compagnie de ses frères, il devra manger sa mère :

« Les Cannibales vivent pour l’éternité, a répété Onclissime. Quand nous Consommons nos proches, ceux-ci continuent de vivre en nous. Ils nous guident, nous informent, nous réconfortent, nous motivent. Ils deviennent nous et nous devenons eux. De cette façon, mes enfants, le passé se produit et ne meurt jamais. Mais n’oubliez pas : de même que la Consommation nous garantit la vie éternelle, l’enterrement nous garantit la mort éternelle ? »

Héritage culturel et héritage familial

Septième est catégorique, il refuse de se plier à cette tradition, bien qu’elle fasse partie de son histoire culturelle et de ce qu’il est. Ses frères, hâtifs d’en finir avec cette cérémonie, le poussent à Consommer, ne serait-ce qu’une bouchée. Mais Septième refuse. Lui revient alors en mémoire son enfance, son souvenir de sa mère et les différentes versions que ses parents et son oncle lui ont raconté sur l’Histoire des Cannibales aux États-Unis et de leur réussite et immigration dans ce nouveau monde.

Échapper à son héritage n’est pas si simple, et Septième au-delà du poids de la tradition culturelle, se trouve plongé une nouvelle fois dans les méandres des rouages de sa famille : les problèmes d’argent, les échecs et frustrations de ses aînés, les rêves des plus jeunes. Ce n’est pas seulement une histoire de tradition communautaire qui se joue ici, c’est aussi l’histoire de la famille Seltzer, leurs secrets et leurs failles, une vision plutôt universelle du prisme familial avec ses parts d’ombres et de lumières auquel chacun est un jour où l’autre confronté.

Maman pour le dîner est un texte à la fois délicat par son sujet et, paradoxalement, universel sur la question des héritages et de notre position et droits dans cela. Une réflexion menée sur fond d’histoire familiale invraisemblable où Septième endosse le rôle difficile de déserteur, et, où les questions philosophiques sur sa condition d’être humain, le sens de sa vie et ses origines se font de plus en plus présentes.

« Maman pour le dîner », Shalom Auslander (traduit par Catherine Gibert), éditions Belfond, 256 pages, 21 euros.