La Galerie Jeune Création accueille l’exposition « – Mais le monde est une mangrovité. » jusqu’au 27 février. Chris Cyrille, le commissaire-conteur de l’exposition, a remporté le prix Jeune Commissaire JC69, lors de la 69e édition de Jeune Création. Aidé par Sarah Matia Pasqualetti, il présente les œuvres de Minia Biabiany, Julia Gault, Kokou Ferdinand Makouvia, Ludovic Nino et Kelly Sinnapah Mary.

Une mangrove en Île-de-France

Fils rouge (2021) de Kokou Ferdinand Makouvia, est une œuvre constituée de grands troncs qui habitent l’espace, s’imposent, du sol au plafond. Ils empêchent presque de pénétrer dans la salle où prend place l’exposition. Comme le fil d’un récit, ces arbres reflètent la mangrove dans laquelle le public évolue, ils ponctuent la scénographie ne se contentant pas d’être seulement massés à l’entrée. Ces ersatz de palétuviers doivent leur nom à quelques héritages, aux palétuviers rouges qui habitent les mangroves, mais surtout au fil rouge du récit. En effet, ce fil narratif est réellement représenté d’écarlate et il serpente dans l’exposition, tantôt lianes, tantôt racines. Ce fil rouge entre en contact direct avec le public, qui, pour pénétrer dans la mangrove et circuler en elle, doit le fouler du pied.

Vue de l’exposition « Mais le monde est une mangrovité » à la galerie Jeune Création, 2021. Crédits : Sébastien Leban

Or, le thème de la mangrove, n’est pas là uniquement pour appeler au voyage mais plutôt pour appeler à la décolonisation. En commençant par la décolonisation du langage, jusque dans le titre de l’exposition, le terme « mangrovité » ayant été inventé pour l’occasion.
Ainsi, ce fut une manière de se réapproprier la terre colonisée, jusque dans les mots, les appellations. Pour preuve, notre dictionnaire est encore truffé de ces points de vue de colonisateurs pour qui un nouveau type d’écosystème était synonyme de danger. On peut penser au « figuier maudit » présent sur le dessin à l’encre de chine Un instant chimérique (2020) de Ludovic Nino.

Le conteur propose un point de vue critique de l’Histoire par le prisme de ce microcosme qu’est la mangrove. Cet espace, désormais prisé des écologistes, a d’abord été grandement craint par les colons qui ne savaient le dompter, avant d’être réhabilité en signe d’exotisme mais en oubliant tout à fait son histoire et ses habitants. En effet, la mangrove était le lieu où les marrons pouvaient fuir l’oppression puisque les colons la redoutaient.

Pas une exposition : un conte

Dans une volonté de briser les codes du white-cube, l’exposition veut s’éloigner d’une présentation d’œuvres en proposant un récit construit grâce à plusieurs paires de mains. L’idée d’un conte nommé Le Crabe et Aparahiwa alimente le projet. Un aparahiwa étant un palétuvier, cet arbre qui habite la mangrove. Ainsi, si le conte, inventé pour l’occasion, donne une impulsion à l’exposition, ce sont les œuvres qui en racontent la suite, le conte se nourrissant de leurs points de vue et leurs détails. Ainsi, le récit-exposition présente une interdépendance entre les œuvres, la scénographie et le conte ; comme un organisme autosuffisant qui parvient à croitre par lui-même : comme le palétuvier dont les graines germent directement sur l’arbre, qui se détachent et se développent dans la vase seulement fois formées en tiges plus robustes.

Ainsi, l’exposition emprunte son titre à la dernière phrase du conte « – Mais le monde est une mangrovité ! » : cyclique, éternel recommencement, renouveau, tel un Phoenix qui ne cesse de renaître, tel un palétuvier qui ne cesse de se recréer, loin des théories des collapsologues(1). Comme les natifs qui ont réussi à recréer une communauté grâce et au sein de la mangrove.

Makouvia Kokou Ferdinand, Fils rouge (détail), installation, 2021, crédits : Sébastien Leban

Propagules « le moment parlé de l’exposition » était visible à la Galerie Sator Marais jusqu’à dimanche 21 février. Il est important d’en parler, car l’exposition se propage alors. A son tour, elle cherche à coloniser les espaces. Et cela, par le biais de la parole, du conte, dans la déconstruction du discours intellectuel propre aux expositions d’art contemporain.

La mangrove est alors présentée comme reflet du monde, un écosystème témoin du fil de l’histoire et de la manière dont les humains s’adaptent.

(1) A l’image de Pablo Servigne, théoricien de la collapsologie, qui explique : « [Notre société et notre manière de consommer] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des archéologues) un ensemble de catastrophe en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes. » Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, 2015.


« Mais le monde est une mangrovité. »

Jusqu’au 27 février 2021
Galerie Jeune Création
43 rue de la Commune de Paris
93230 Romainville

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