Toujours fasciné par l’immoralité, plus cinéphile que jamais, Gaspar Noé nous propulse avec son nouveau moyen métrage dans le tournage chaotique d’un film de sorcières.

C’est au coin du feu, dans un salon feutré, que deux femmes intrépides et charismatiques font connaissance. La première, Béatrice (Dalle) s’essaie à la réalisation avec un film de sorcières dont le bûcher principal sera confié à la seconde, Charlotte (Gainsbourg).

Béatrice est sans filtre ; elle raconte ses anecdotes de tournage, pérégrine, digresse, divague et tente de mettre à l’aise Charlotte, bien plus réservée. Les deux femmes dégagent une aura bien distincte, que le split screen prend soin de sublimer : chaque star a le droit à son propre écran.

 UFO Distribution

“Continue, tu es en train de brûler !”

Mais bien vite, cette fragmentation de l’espace – nouveau jouet visuel du réalisateur – acquiert une nouvelle fonction : celle de nous exhiber le chaos d’un tournage infernal. Et Gaspar de s’offrir un règlement de compte en bonne et due forme avec l’ensemble de l’industrie du cinéma. A commencer par le producteur, dépeint comme un homme véreux et manipulateur qui en veut pour son argent et ne manque pas une occasion de le rappeler à la réalisatrice. Il y a ensuite les parasites du plateau, ces inconnus qui n’ont rien à y faire et abordent les stars, espérant les enrôler dans leurs projets artistiques sans intérêt ou en soutirer un scoop.

Et puis il y a le chef opérateur, de loin le pire de tous. Non content des directives de Béatrice, il se croit le seul capable de retirer des âmes leur beauté, l’image ultime. Lorsque les actrices sont à bout et que Charlotte fait une crise de panique, les mains accrochées au bûcher, il continue de tourner. Suppliant qu’on la détache, il lui rétorque, dans un élan de perversité sans borne : “continue, tu brûles, tu es en train de brûler !”.

UFO Distribution

Après Climax, Gaspar Noé poursuit ses expérimentations autour du film de genre mais s’en tient malheureusement à la même recette : une troupe d’artistes confinée le temps d’un projet commun, un petit quelque chose qui rend la situation explosive, beaucoup d’expérimentation visuelle et l’horreur qui s’installe jusqu’à un paroxysme.

Comme dans Climax également, on retrouve des acteurs-artistes issus d’univers divers : Clara 3000 est DJ, Abbey Lee mannequin, et Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle sont connues et distinguées pour bien d’autres choses que leurs rôles au cinéma. La personnalité de chacune nourrit ainsi allègrement son personnage à l’écran, à tel point que l’on se demande parfois si les actrices jouent encore, ou bien si ce cauchemar n’est autre que la réalité. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la plupart des dialogues sont des improvisations totales, et que le film lui-même, a été tourné à la va-vite.

La chasse aux sorcières est également l’occasion pour Gaspar Noé de renouveler ce sujet immémorial de la violence masculine arbitraire sur les femmes. S’entrechoquent ainsi des extraits de films de sorcières des années 1920 et 1940, auxquels Noé rend hommage, avec les images de Béatrice humiliée par son équipe, de Charlotte séquestrée sur le plateau, ou d’actrices secondaires contraintes de jouer les seins nus. Les femmes sont victimisées par les hommes au nom de l’art, mais pour le réalisateur – et cette issue a tout pour gêner, c’est de la tyrannie masculine que naît l’image parfaite, la salvation cinématographique.

Un film-objet étonnant et sulfureux donc, dont les personnages sublimement incarnés nous font oublier les quelques lourdeurs narratives. Un film de l’aveu de son réalisateur « testostérophobe », dont on ne peut s’empêcher de se demander ce qui se rapproche de la réalité pour les femmes du cinéma, et ce qui sort directement de l’esprit incontestablement bien tordu de Gaspar Noé.

« Lux Aeterna » de Gaspar Noé, en salles actuellement.