L’Océan est mon frère est le premier roman jusqu’alors non publié de Jack Kerouac, l’auteur emblématique de Sur la route. Un texte frais, percutant et savoureux. On y trouve les prémices de la plume si emblématique de cet auteur de la Beat Generation et les thèmes qui lui sont chers : la liberté, la fraternité et la quête spirituelle de sens.

Wesley Martin est un marin solitaire qui entretient une relation particulière avec l’océan. C’est son métier, mais c’est aussi son mode de vie et sa philosophie. Voguer sur les mers et avoir peu d’attaches, là est sa conception de la liberté. Lors d’une permission à New York, il se lie d’amitié avec une bande de joyeux gaillards, assez éméchés par la boisson. L’un d’eux, Bill Everhart, assistant de littérature anglaise à l’Université de Columbia, est captivé par l’univers du jeune matelot au point de vouloir tout plaquer pour embarquer avec lui ! Fasciné par l’existence libre de son nouvel ami, il décide de partir dès le lendemain.

Vivre libre

Bill est loin de se douter de l’aventure qui l’attend, ni des doutes qu’il va traverser. Le voilà confronté à l’instabilité financière : trouver de quoi manger, où dormir, avoir assez d’économies pour le lendemain… Autant de questions qui n’inquiètent pas le moins du monde Wesley, habitué à vagabonder. Adorateur des pionniers littéraires, Bill voit en Wesley son pionner de la liberté. L’élément déclencheur qu’il attendait pour mettre les voiles, mais aussi pour obtenir les réponses à ses questions existentielles : « Changer de vie lui donnerait peut-être la bonne perspective. (…) Quel mal y avait-il à traiter sa propre vie, dans les bornes de la conscience morale, comme il l’avait choisi et comme il l’avait librement souhaité ? Il était encore jeune, le monde allait peut-être lui ouvrir ses portes. (…) Il avait maintenant trente-deux ans et il était soudain conscient d’avoir été un idiot, oui, quand bien même un idiot adorable, le tristement célèbre “Shortypants” avec ses théories érudites et le teint terreux de celui qui enseigne la vie… et non celui qui la vit. »

Aux côtés de Wesley, Bill réalise ce qu’il n’aurait sûrement jamais fait seul : voyager en stop, dépenser toutes ses économies en bières, vivre au jour le jour sans se préoccuper du lendemain. C’est ainsi que tous deux partent alors en direction de Boston afin de rejoindre le Westminster qui a pour direction le Groenland. Entre doutes et fantômes du passé, la route pour embarquer ne sera pas si simple !

Doppelgänger autobiographique

Les inconditionnels de Jack Kerouac ne sont pas sans savoir que ses romans sont en partie inspirés de sa vie et de ses convictions personnelles. L’Océan est mon frère n’y fait pas exception. Très proche de la vie que menait le jeune Kerouac à ses vingt ans, l’auteur a jugé sévèrement ce texte et a finalement décidé de ne pas le soumettre à publication. Il aura fallu attendre 2011 pour que ce titre soit publié à titre posthume aux Etats–Unis. Dix ans après, c’est à notre tour de pouvoir y avoir accès dans la langue de Molière grâce à la traduction de Pierre Guglielmina chez Gallimard.

Ce roman fait clairement écho au moment où il travaillait dans la Marine, suite à la perte de travail de son père. La situation devient alors financièrement critique pour la famille et la Marine semble un bon moyen de gagner de l’argent rapidement. Cette période a façonné l’écrivain que l’on connaît aujourd’hui. Un écrivain contestataire du mal du siècle et membre de la génération foutue (Beat Generation), amoureux de la nature et des grands espaces, mais aussi profondément humain, avec ses doutes, ses échecs et ses passages à vide. Un auteur entier et authentique qui a laissé derrière lui des romans marquants dont L’Océan est mon frère est en bonne voie pour les rejoindre.

« Prendre la mer était suffisant, c’était tout ce qu’il voulait, et au diable les émeutes, les cuites, le mariage et tout le bazar. C’était une question de ne rien en avoir à foutre – l’océan suffisait, l’océan était tout. »

« L’Océan est mon frère », Jack Kerouac (traduit par Pierre Guglielmina), éditions Gallimard, 202 pages, 19 euros.