Lionel Sabatté (1975-) a toujours dessiné. Il était celui qui illustrait les classes, celui qui passait des heures à coucher sur le papier les monstres qu’il imaginait et les animaux qui le passionnaient. Enfant, son grand-père chasseur l’autorisait à jouer avec les animaux trophés qu’il ramenait, laissant toute l’innocence et la grâce infantile donner un second souffle à ce qui n’était plus. C’est là que sont nées ses aspirations pour la taxidermie et pour « l’autre monde ». Il a rencontré la peur du noir quand il a vu Bambi, prenant ainsi conscience que lui aussi mourrait. Cette peur que l’on attrape comme une maladie irrémédiable, Lionel Sabatté en a saisi l’essence. « La mort fait partie de la vie, elle n’en est pas la fin. L’inverse de la mort c’est la naissance, pas le néant. » Pierre angulaire de son travail, la mort s’impose comme ouverture sur autre chose, sur un éternel recommencement qui saura être infini. Si ses œuvres peuvent déranger, c’est qu’elles racontent nos peurs inconscientes que des siècles de judéo-chrétienneté ont bercées. Pourtant, aucune crainte à avoir devant la finitude : c’est là qu’entre le renouveau, le cycle de la vie.

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G : Massif de la luciole, 2016 (detail) – D : Ailes glissantes, charbon mediumacrylique curcuma sur carton, 120x80cm

Bestiaire délicat et sublimation du dégoût

Lionel Sabatté s’est fait remarquer avec sa meute de loups en poussière. En 2011, il arpente le métro parisien pour s’arrêter à la station de Châtelet, lieu où le passage est le plus important au monde avec plus d’un million de voyageurs par jour. Là, il affronte le regard interloqué des passants en récoltant la poussière que ceux-ci provoquent et déplacent. Dans ces résidus se retrouvent des milliers d’ADN. On touche alors l’un des points qui sera récurent dans sa pratique : travailler ce qui dégoûte, chasser la poussière, les cheveux tombés et les peaux mortes pour sublimer ce dont tous veulent se défaire.

L’artiste n’est pas vacciné contre ces formes résiduelles, il ne les affectionne pas particulièrement mais va, justement, se frotter à la gêne. Cette gêne qui bloque, qui pousse à rejeter, se déploie dans des perspectives plus grandes. Travailler ce qui dégoûte en l’acceptant, en le sublimant, c’est oser regarder ce qui nous dérange chez nos frères. Dans une magnificence de l’acceptation de l’autre réduit à son ADN, Lionel Sabatté repousse les frontières de la tolérance. Ces milliers de cellules retrouvent vie, une vie magnifique, délicate et presque pure. Le corps de l’autre, ce qui se perd dans le rejet, ne s’érige plus en barrière abjecte, mais en une vie renouvelée. Ce cycle appelle à lui la mort, la déjection, la saleté, et tout ce que nous fuyons viscéralement, pour venir se jeter dans une nature onirique à la poésie parfaite. Fées magiques aux corps d’ongles, loups en moutons de poussières, monstres incroyables de fer et de paille, un bestiaire magique vient renforcer les liens entre tous. 

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La Meute, 2006-2011, moutons de poussière agglomérés sur structure métallique et vernis ® F-G Grandin MNHN

Temps de communion

Cette beauté de l’altruisme, cette vérité simple et si difficile à concevoir d’une appartenance commune, Lionel Sabatté la travaille notamment à travers la notion d’infini. Il crée de nouveaux hommes, à la fois décharnés -souvenirs des horreurs du Paris de 2016- et en construction, le regard vide à combler. Les touches de béton qu’il y appose comme des coups de pinceaux frénétiques, avides de déterminer une forme finie, rappellent l’architecture en perpétuelle évolution des villes. Comme si ces êtres renfermaient toute l’histoire de cette double et paradoxale construction, qui pousse au progrès tout en ébranlant et en déchirant les corps. L’artiste nous lie à ce qu’est l’homme sans distinctions physiques, de genre, de couleurs ou de mœurs. Cette filiation prend naissance bien au delà des époques.

Proche de ses confrères qui problématisent la matière (Giacometti, David Altmejd, Thomas Houseago), des peintres à l’environnement mystérieux (Dali et les surréalistes, Léonard de Vinci, Cy Twombly), Lionel Sabatté s’inscrit dans une histoire qu’il fait remonter à l’art préhistorique. Touché et émerveillé par l’art pariétal, il en fait l’une de ses sources d’inspiration première. Il y a peu, alors qu’il visitait la grotte Font de Gaume, il a été saisi par l’image du très vieil habitât qu’offrait la nature. Cette grotte aux allures de crâne où l’on entre par ce qui semble être un œil noir et profond, est lourd de sens. Des millions d’années avant nous, les premiers hommes ont pu traverser ces lieux et plonger dans les abysses métaphoriques de l’esprit d’aujourd’hui. Cette expérience, Lionel Sabatté l’a vécue et il a pu imaginer ce que ses ancêtres, nos ancêtres, ont vu, senti et ressenti. Le temps s’est alors recroquevillé, dissous. Ceux qui étaient là, ceux qui ont peint, semblaient tout proches.

Le temps n’est plus, les gestes se confondent, débordent et l’infini se fait tout près.

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G : Catwalk, 2017 – D : Sourire#1, crédit : Benoit Fougeirol

Guider sans juger, donner sans concessions

Lionel Sabatté se confronte aux peurs que nous éprouvons tous. L’appréhension de l’autre, l’angoisse du temps, celle de la mort. Si ses œuvres peuvent paraître noires, c’est qu’elles mettent à nu les plus sombres questionnements : le rejet de l’autre réduit à ce qui se détache de lui, la peur de la séparation, l’emprise impossible à mesurer de ce qui nous échappe, et surtout la négligence continuelle que nous portons à notre environnement. Voilà la douche froide délicatement versée. Sans rien vraiment dire d’autre que son partage du contre-dégoût, il nous pousse à suivre le même principe que lui : la remise en question incessante. Ses bêtes monstrueuses et touchantes semblent nous renvoyer à ce que nous sommes profondément ; à ce que nous infligeons à notre environnement. D’un dernier cri figé jaillit l’alerte. La nature qui renaît, inclue dans un cycle que le temps n’ébranle pas, alerte sur les horreurs climatiques que nous lui faisons subir et persiste dans toute la force de sa majesté. Les êtres asexués offrent le paradoxe d’une construction décharnée. C’est là toute la beauté du propos de Lionel Sabatté : dans l’ambivalence gracieuse de son monde, les messages forts et révoltés passent doucement, traçant comme un chemin dans l’inconscient. Espérons que les esprits guidés par cette main d’artiste accepteront de se réveiller.

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G : Bulbul, poussiere sur structure metallique, 2014 – D : Miosyne de Van Aelst, huile sur toile, 195x195cm, 2016

Vous pouvez le retrouver au Musée de la Chasse et de la Nature dans la cour, et au musée d’art et histoire du judaïsme pour l’exposition Golem !Avatars d’une légende d’argile. Il vient de remporter le prix du salon Drawing now qui a lieu jusqu’au 26 mars au carreau du Temple.