À travers plusieurs centaines de clichés en noir et blanc, L’illusion nationale propose un documentaire photographique à prendre comme un témoignage unique. Le parti d’extrême droite a progressé là où les partis majoritaires comme le PS ou Les Républucains semblent avoir abdiqué depuis bien longtemps. Le FN parvient à combler le vide en menant une gestion de proximité qui se traduit par des mesures phares. « Plus de propreté, quelques fleurs, des animations à Noël, une fête du cochon, une police municipale renforcée. Tout en tenant un discours anxiogène sur les migrants, l’islam, l’Europe » confie Valérie Igounet.

« Un reportage en forme de roman-photo où rien n’est inventé ».

« Pendant deux ans, les auteurs ont enquêté dans trois villes dirigées par le Front national : Hayange, Beaucaire et Hénin-Beaumont.
 Partis à la rencontre des élus et de la population, ils les ont écoutés, entendus et photographiés. Le résultat est inédit : un reportage en forme de roman-photo. Sauf que rien n’est inventé. Chaque propos a été enregistré, retranscrit à la virgule près. Les photos saisissent des scènes quotidiennes — des échanges entre une mère et sa fille, entre une épouse et son mari, un maire et son conseiller — et restituent une France que l’on ne voit pas ».

Planche extraite du livre "L'illusion nationale" © Les Arènes
Planche extraite du livre « L’illusion nationale » © Les Arènes

Le miroir d’une France oubliée

Comprendre, voilà sans doute le maitre mot de ce livre documentaire. Comprendre pour mieux appréhender un phénomène qui touche une couche de notre société : celui du vote Front National. Les différents électeurs de Marine Le Pen racontent ici leurs adhésions à des idées communes qui ont fait le succès de ce parti. Mais aussi leurs raisons plus personnelles de se tourner vers le vote bleu Marine.

« L’ancien homme de gauche que je suis rêve d’une France solidaire » Jean-Marc, électeur frontiste

Un choix qui pour certains relève d’ailleurs plus de la contestation que de l’adhésion profonde : « Je ne dis pas que Marine Le Pen changera tout ça, je dis simplement qu’au point où on en est… Je rêve d’une France solidaire. C’est l’ancien homme de gauche qui parle. » explique Jean-Marc, ancien délégué national CGT. Brigitte, ancienne électrice communiste travaillant auprès des personnes âgées confie « ne pas voter pour une étiquette mais pour un homme qui propose des choses qui m’intéressent« .

Avec la dédiabolisation du parti frontiste, c’est aussi une parole raciste décomplexée qui semble dangereusement s’installer et se banaliser : « il y a des personnes qu’il faut éliminer de là. Il faut trier » s’emporte Jean-Marc « ancien homme de gauche ». Brigitte, elle, poursuit  : « Je ne suis pas raciste. Mais faut arrêter. Il y en a plein ici et plus beaucoup de Français« .

Un récit venu du front

La principale force de ce livre se trouve dans la façon dont il propose des portraits sincères d’une France oubliée. Des portraits photos où les stéréotypes de l’électeur FN sont figés sur le papier, là où les caméras de télévision les exploitent. Les idées de fond prennent le pas sur la forme de l’image de ces citoyens. « L’illusion nationale » est une carte d’identité de l’électorat FN. Non pas pour stigmatiser cet électorat, mais pour mieux le connaître. Le sentiment qui ressort de cette lecture est que la République ne peut pas excuser le vote Front National au risque de le banaliser. Mais la société peut tenter de le comprendre pour mieux le dissoudre, ensemble. Ce que ce roman-documentaire réussit particulièrement bien.

Planche extraite du livre "L'illusion nationale" © Les Arènes
Planche extraite du livre « L’illusion nationale » © Les Arènes
Extrait du livre "L'illusion nationale" © Les Arènes
Extrait du livre « L’illusion nationale » © Les Arènes

Deux spécialistes de l’illusion nationale

Valérie Igounet est historienne de formation, spécialiste de l’extrême droite et du négationnisme en France. Son dernier livre, « Le Front national de 1972 à nos jours : Le Parti, les hommes, les idées », est paru au Seuil en 2014. Vincent Jarousseau a travaillé dans le champ social avant de tourner la page voici deux ans. Elle se consacre maintenant à la photographie documentaire. Depuis l’été 2014, il a entrepris, avec l’historienne Valérie Igounet, un travail sur les villes gérées par le Front national. Il travaille régulièrement pour la presse (Libération, Le Monde, Les Échos).

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« L’illusion nationale », un livre de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, Éditions Les Arènes, 168 pages, 22,90€

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Culture & Société