C’est le premier roman de l’écrivaine turque Asli Erdogan désormais bien connue en France, qu’Actes Sud republie cette année. Une belle occasion pour se replonger dans l’univers bien particulier de celle qui a finit par faire de l’opposition un modèle de vie. 

La narratrice, jeune physicienne turque plutôt talentueuse, part pour deux semaines sur une île des Caraïbes pour une université d’été. Mais plus que les dernières avancées de physique nucléaire, c’est sur elle-même qu’elle va faire des découvertes, sur sa vie et ce qu’elle veut en faire… et tout cela au contact du mystérieux Homme Coquillage.

La solitude de l’être face à « l’immensité de l’océan »

Il est des moments déterminants dans la vie de toute personne, et pour cette jeune chercheuse, ce sont assurément ces deux semaines sur l’île de Sainte-Croix. A peine arrivée, elle se détache du groupe de physiciens qui l’accompagne, veut profiter de la place, de l’océan, du voyage. Et c’est là que toute son inadaptation au groupe ressort : elle est très rapidement mise au ban de cette société de physiciens, moquée par ses pairs et réprimandée par ses supérieurs. Reste d’acclimatation sociale, la narratrice essaye de se fondre dans le groupe, de faire ce qu’on attend d’elle. Elle assiste aux séminaires, mange avec le groupe, se joint aux conversations…

Mais ça ne prend pas et elle s’ennuie. Jusqu’au jour où elle rencontre sur la plage Tony, qu’on appelle l’Homme Coquillage. Il vend ses coquillages aux touristes blancs présents, et elle se sent immédiatement attiré par lui, malgré sa laideur et la peur qu’elle ressent, pressante, en elle. Et c’est le début d’un changement radical dans le voyage de la jeune Turque, qui l’affectera plus profondément qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. « Si ma venue sur cette île et cette promenade sur la plage avaient un seul but, alors c’était celui de raconter l’histoire de l’Homme Coquillage, et l’immensité de l’océan, la passion des pluies sauvages. » Débute ainsi une relation entre ces deux êtres que tout oppose mais qui sont irrémédiablement attirés l’un vers l’autre.

Entre « constipation de vivre » et libération douloureuse

Ce voyage aux Caraïbes devient finalement un voyage intime pour la narratrice. Elle fait face à ses plus grandes peurs, elle défie même la mort au contact de cet homme étrange qu’elle ne peut plus enlever de ses pensées. Asli Erdogan manie comme toujours la langue avec une incroyable dextérité, capable de traduire les émotions les plus profondes et les plus enfouies avec les mots les plus simples et les expressions les plus poétiques. Elle décrit un moment décisif dans la vie de la jeune femme – d’elle-même ? – qui ne sera plus jamais la même, qui sera transformée entièrement par cette rencontre et cette relation, inqualifiable et courte mais intense, avec l’Homme Coquillage. « De même qu’il aurait pu me tuer, l’Homme Coquillage allait faire remonter en moi le suc de l’existence, et rétablir les liens concrets qui m’attachaient au monde.« 

Et à travers ce voyage initiatique, c’est aussi une image cruelle mais réaliste du monde professionnel et de la société en général qu’Asli Erdogan renvoie. Une place est assignée à chaque personne, et elle doit s’y tenir, remplir le rôle qui lui est dévolu et obtenir les résultats attendus. C’est ce que la narratrice appelle « la constipation de vivre« , un état dans lequel elle se trouve, à l’instar de ses collègues mais aussi de la totalité de la civilisation européenne et occidentale – qu’elle qualifie de « monde faux et éteint » – pourrait-on penser en lisant entre les lignes. Et c’est l’écriture de cette histoire qui va finir de donner toute sa portée à la relation avec l’Homme Coquillage : c’est en racontant que la narratrice se libère et change la direction de sa vie.

Lire ce livre en 2018, alors qu’Asli Erdogan attend son procès en Turquie, exilée, donne également une toute autre dimension au récit : qui que soit la narratrice, dont on pressent la portée autobiographique dès les premières pages, on comprend toute l’inadéquation de l’écrivaine aux idéaux de société portés par Recep Tayyip Erdogan, qui lui a valu une incarcération en 2016. Un plaidoyer pour la liberté individuelle qui semble être la traduction de ce pourquoi Asli Erdogan se bat en Turquie.

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« L’Homme Coquillage », Asli Erdogan, Editions Actes Sud, 195 pages, 19,90€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr