Le Mémorial de la Shoah propose une exposition qui, contrairement à ce que son nom pourrait faire penser, ne se focalise pas sur la période de la guerre, mais balaie tout le XXème siècle et même le début du XXIème. Florence Tamagne, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Lille, est la commissaire de l’exposition « Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie », visible jusqu’au 6 mars 2022. 

L’importance de la contextualisation

La période balayée par l’exposition commence dès le début du XXème siècle pour recontextualiser le statut de l’homosexualité et ainsi pouvoir comprendre ses ambivalences sous le régime nazi. C’est pourquoi, avant d’entrer dans le vif du sujet et de croiser des destins exceptionnels, l’état des lieux commence dans les années folles, les soirées de fêtes et avec un délicieux goût d’insouciance. Florence Tamagne souligne : « En montrant l’ampleur des persécutions nazies, mais aussi la richesse des subcultures gay et lesbienne qui existaient déjà au début du XXe siècle, l’exposition répond à un enjeu de mémoire. »

Vue de l’exposition Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie © Memorial de la Shoah. Photo : Yonathan Kellerman

Ainsi, l’exposition offre une brève histoire des cabarets avant de mettre en relief l’esthétique homoérotique des années 1930 concernant les Jeux Olympiques ou, plus surprenant encore, de la propagande de l’armée allemande. C’est là qu’un des premiers personnages ambivalents et surprenants de l’exposition apparait : Ernst Röhm, homme politique et chef de groupe paramilitaire allemand, habitué des parties fines homosexuelles. Pourtant, dans les mêmes années, l’Institut de sexologie de Magnus Hirschfeld est pillé par les nazis et un grand autodafé est organisé. En créant cet institut en 1919, Hirschfeld, médecin militant pour la dépénalisation de l’homosexualité, avait le souhait d’institutionalisé la sexologie. On remarque bien ici les premières contradictions.

Triangles roses

« Sur près de 100 000 homosexuels fichés par le régime, 50 000 environ firent l’objet d’une condamnation ; entre 5 000 et 15 000 furent envoyés en camp de concentration, où la plupart périrent, même si leur sort put varier considérablement.« 

Les contradictions sont nombreuses dans cette période. En Allemagne, l’homosexualité est punie par le paragraphe 175 du Code pénal allemand, resté en vigueur de 1871 à 1994. C’est justement dans le cadre de l’application de cette loi que la régime nazi va condamner les homosexuels : emprisonnement, envoi en camp de concentration ou en hôpital psychiatrique… Leurs sorts sont variés.
Le triangle rose était le symbole cousu sur les uniformes des homosexuels emprisonnés dans les camps de concentration. (ci-dessous, à droite de l’image, les divers triangles cousus sur les uniformes des prisonniers.)

Vue de l’exposition Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie © Memorial de la Shoah. Photo : Yonathan Kellerman

Le paragraphe 175 créait aussi un écart entre les hommes et les femmes, puisqu’il ne condamnait pas le lesbianisme. Ainsi lors des emprisonnements, le lesbianisme constituait une clause aggravante mais pas un motif d’incarcération valable puisqu’aucun texte de loi n’y faisait allusion.

Ainsi, le régime nazi faisait de réelles différences de traitements, leur répression ne semblait pas bornée, amenant ainsi une grande diversité dans les destinées des victimes. L’exposition propose une galerie de fortes personnalités homosexuelles ; parmi eux, nous pouvons évoquer la fille et le garçon de Thomas Mann, tous deux homosexuels, dont chacun épousa ou se fiança avec le partenaire de l’autre ; Eva Kotchever, qui s’exila mais fut retrouvée ; Rudolf Müller, déporté qui mourra des suites de castration.

Ainsi par une scénographie intelligente et une grande sensibilité dans le choix narratif de l’exposition, le Mémorial de la Shoa nous propose une réelle galerie d’hommages. Ode à l’amour, à la liberté, à l’espoir, cette grave exposition parvient à informer, à dénoncer et à éduquer avec beaucoup de dignité.

Vue de l’exposition Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie © Memorial de la Shoah. Photo : Yonathan Kellerman

Une histoire contemporaine

Ainsi, l’exposition et sa si belle, si simple, si pure scénographie nous montrent que cette tragédie n’a pas réellement plus d’un siècle. Le destin des homosexuels en Allemagne a continué à être tragique : le fameux paragraphe 175 n’a été abrogé qu’en 1994. Plus tardivement encore, le 17 mai 2002, le Bundestag vote finalement la réhabilitation – pour beaucoup posthume – des hommes condamnés au titre de ce paragraphe.

Ainsi, l’Histoire continue d’évoluer : en rétablissant la mémoire, en trouvant toujours plus de documents, grâce aux travaux des historiens, des scientifiques et des associations. L’histoire s’écrit encore aujourd’hui, et heureusement.

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Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie
Jusqu’au 6 mars 2022
Mémorial de la Shoa
17, rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris
Gratuit
Sur réservation