Traduite pour la première fois en français avec Les soeurs de Blackwater, Alyson Hagy nous transporte dans une dystopie surréaliste, du côté de l’ouest américain, dans un monde aux problématiques d’aujourd’hui, qui titille notre imaginaire.

Dans une région d’Amérique, en Virginie, les fièvres s’abattent sur la population, la pauvreté touche les habitants et la peur amène à des comportements survivalistes. Ici, l’ordre n’est plus, il n’est fait que d’arrangements et de règlements de compte. Mais l’héroïne semble avoir bâti un havre de paix autour de sa ferme, imaginant un monde fait de troc pour se nourrir et d’échange de mots. « Chacun avait compris qu’elle ne gardait, dans cette maison de brique, rien que quiconque aurait pu vouloir dérober ».

Un don, l’écriture

Cette femme, sorcière pour les uns, sainte pour les autres est la dernière de sa région à savoir encore lire et écrire. Certains appellent ça un don, elle c’est ce qu’elle aime faire. Soeur d’une guérisseuse décédée, elle est connue dans toute la région pour son talent à rédiger des lettres alors que les autres ne savent pas écrire. Comme guidée par une autre, elle retranscrit les secrets de ses voisins, les regrets, et les remords de ceux qui viennent jusqu’à elle.

Un jour, un homme se présente. Parfois, ils viennent de loin pour une simple lettre. Lui, Mr Hendricks, veut une lettre à déclamer. Il souhaite qu’elle l’écrive, la mémorise, et la porte à son destinataire. Une lettre d’un homme de faute, une lettre de pardon. « Ce qu’il lui demandait, c’était la chose la plus ardue. Il voulait une lettre à déclamer, et il voulait être présent à ses côtés – ou du moins dans l’enceinte de sa propriété – pendant qu’elle l’écrirait. ». Hésitant alors, elle envisage d’abord de refuser puis finit par tomber dans son marché.

Mythes et réalité

Au début, on est perdus. L’atmosphère que dévoile Alyson Hagy nous laisse perplexe, comme de marbre. Où sommes-nous ? Dans quel monde vivons-nous ? Mais peu à peu, notre imaginaire se laisse emporter. Sans jamais connaître le prénom de la narratrice, on s’interroge. Que veulent les personnages ?

« Elle sentit la cruauté ancienne monter en elle avec la puissance d’une marée de pleine lune. Sa soeur avait supplié elle aussi, n’est-ce pas ? Et ces supplications ne lui avaient pas sauvé la vie, ni obtenu ce qu’elle voulait ». A travers cette ambiance sombre et mélancolique, Alyson Hagy dresse tel un tableau une belle histoire qu’on prend plaisir à admirer. Ici, il est question de trahison et de pardon, sans jamais que cela soit expliqué. S’amusant avec notre imaginaire pour construire un univers de toute pièce, l’auteure rend hommage à la magie des contes et des histoires. Attention, il faut s’accrocher mais une fois qu’on est à bord, c’est un fabuleux voyage qu’on traverse.

« Les soeurs de Blackwater », Alyson Hagy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg, Editions Zulma, 240 pages, 21,80 euros