Alors que les Français.es sont enfermé.es chez eux, les héroïnes de Les nuits bleues se découvrent et apprennent à s’aimer, de loin puis sans plus se quitter. Une belle histoire d’amour en période de confinement.

Alors que la France découvre sa première pandémie depuis plusieurs siècles et que le pays se confine, la narratrice échange des messages avec Sara, qu’elle a rencontré à une soirée avant le confinement et avec laquelle elle s’est bien entendue. A l’incertitude et l’angoisse de ces mois de début 2020, la narratrice oppose une passion naissante.

Désir & attente

C’est donc d’abord virtuellement que Sara et la narratrice apprennent à se connaître. Depuis quelques semaines, elles se parlent, elles partagent les films qu’elles regardent, les réflexions qu’elles ont en cette situation si particulière. La narratrice goûte le plaisir de voir s’afficher le nom de Sara sur son téléphone, d’attendre un signe d’elle, d’imaginer sa position et ses vêtements alors qu’elle lui écrit. Et puis finalement, elles se désirent, de ce désir qui gonfle le corps tout entier et attise les envies et les plaisirs. Elles sont loin l’une de l’autre mais pourtant si proche, et elles se laissent aller à leur désir.

« On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre en terrasse, été à un expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues l’odeur de nos nuques la sueur sans voir le trouble dans les yeux. »

Un jour, la narratrice va enfin pouvoir aller retrouver Sara chez elle. Un sentiment d’angoisse l’étreint, partagée entre la peur de l’inconnu et l’impression d’aller rejoindre celle qui la connaît le mieux. Passés les premiers instants d’étrangeté, les deux femmes ne se quittent plus et le confinement devient une aventure à deux, une bulle qu’elles créent autour d’elles et de leur histoire naissante. La narratrice est fascinée, émerveillée, et se laisse aller à la découverte d’une autre qui lui apprend tant sur elle-même. Plus rien n’existe à part l’autre, tout ce qu’elle peut apprendre de l’autre, de l’être aimée. Son corps, ses plaisirs, ses habitudes… Elles se créent leur routine, leur monde, fait d’amour, de tendresse, de découvertes, un monde géographiquement limité à cette appartement parisien, où l’horreur de la période n’a pas de prise, où plus rien d’autre que leur histoire d’amour ne compte.

« Derrière les fenêtres, le monde ne cesse de disparaître. Alors quand on va se coucher on en invente un dont on est les héroïnes, où le vent est fort, où les odeurs de marées s’accrochent à nos cheveux, un monde nomade où on peut voyager, et se manquer. »

Corps libérés & jouissances

L’histoire d’amour décrite par Anne-Fleur Multon est inclusive, elle est comme une porte ouverte que les lecteur.rices pourraient pousser et entrer, aux côtés de la narratrice, dans l’appartement de Sara. Elle est si particulière, entre ces deux femmes, à Paris et alors que la ville traverse cette période de confinement, et pourtant si universelle, qu’on a l’impression d’en faire partie. Un havre de paix où deux femmes apprennent à se connaître et à s’aimer, laissant toute la place à la poésie et à l’altérité.

La forme des Nuits bleues, aux extraits saccadés et aux titres francs et suggestifs, retranscrit l’excitation, les battements du coeur et l’impatience d’une histoire naissante. Anne-Fleur Multon revisite le style du roman d’amour, proposant une forme rafraichissante et qu’on aurait aimé avoir entre les mains pendant ces longs mois de confinement. Un livre qu’on a du mal à reposer, qui mêle poésie de la découverte et de l’impatience, du sexe et de la jouissance, de l’amour qui naît et du quotidien qui se crée.

« Et je ne lui dis pas, mais je pense
quand nous jouissons ce n’est jamais pour quelque chose,
c’est simplement parce que
C’est le pouvoir de deux femmes qui s’aiment
notre plaisir n’existe que pour lui-même.« 

Il y a Sara et la narratrice, et puis il y a les autres. Elles et puis les autres. Et grâce à Anne-Fleur Multon, pendant un court instant, nous et puis les autres.

« Les nuits bleues », Anne-Fleur Multon, Editions de l’Observatoire, 208 pages, 18€